THOMAS D'ERFURT (fin XIIIe-déb. XIVe s.)

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Auteur d'un traité, rédigé aux alentours de 1300 et intitulé Grammatica speculativa ou De modis significandi, qui figurait jusqu'en 1921 dans les œuvres de Jean Duns Scot (éd. Vivès, Paris, 1891). Lorsque M. Grabmann corrigea cette erreur d'attribution, Heidegger venait de faire sa thèse d'habilitation sur le texte de Thomas. Cette découverte fit connaître un homme et toute une école de grammairiens qui acheminèrent à sa perfection un genre qui, bien avant la Grammaire de Port-Royal et dans une perspective très différente, s'accorde aux préoccupations linguistiques d'aujourd'hui.

Thomas fut maître régent et recteur à l'école Saint-Séverin-et-Saint-Jacques d'Erfurt, après avoir étudié à Paris, où il prit ses grades dans les toutes dernières années du xiiie siècle et où, sans doute, il connut les « daciens », c'est-à-dire une série de grammairiens originaires du Danemark (Boèce de Dacie, Jean de Dacie, Simon de Dacie, Martin de Dacie), ainsi que deux Belges : Siger de Courtrai et Michael de Marbais. Tous héritaient de certaines décisions méthodologiques que l'on peut attribuer à Robert Kildwardby. Ce dernier, maître de théologie à l'université d'Oxford de 1248 à 1261, divisa le modus significandi, jusqu'alors assez vague, en modus essentialis et modus accidentalis, distinction permettant de faire la différence entre l'appartenance d'un mot à un ordre de mots et les accidents grammaticaux qui l'affectent. Dans la lutte qui se développa au xiie siècle et au début du xiiie siècle sur le langage et les nominales, une rupture s'accomplit quand on comprit la nécessité d'envisager aussi les mots dans leur système proprement linguistique et non plus seulement par rapport au concept et/ou aux choses. La synthèse des « modistes », ainsi qu'on désigne les membres de l'école en question, consistait à intégrer l'ensemble des concepts antérieurement définis dans une théorie cohérente où le modus significandi devenait le centre de la réflexion grammaticale ; toutes les structures grammaticales se trouvaient définies par rapport à ce modus. La « linguistique » ne voulait plus être uniquement une grammaire logique, mais exprimer la logique et la structure propres au langage.

Dans sa Grammatica speculativa, Thomas d'Erfurt se propose de construire une véritable théorie de la signification. Il ne s'intéresse pas d'abord aux faits de langue (sa grammaire est spéculative), à l'origine de la signification, aux processus effectifs de la langue, à la comparaison entre les langues, mais à l'intelligibilité conceptuelle du fait linguistique. Il ne se livre pourtant pas non plus à une recherche épistémologique : il veut faire proprement un travail théorique qui consiste à réintégrer la logique elle-même dans la théorie de la signification, et non l'inverse.

Comme tous les traités de la même école, celui de Thomas d'Erfurt se divise en trois parties, dont la première et la dernière sont les deux plus importantes pour saisir la conception linguistique de l'auteur. Les sept premiers chapitres exposent la théorie générale ; les trente-six suivants examinent les formes de la signification dans les huit parties du discours ; les neuf derniers traitent des trois « passions » du discours, c'est-à-dire de la syntaxe et des conditions de la structure adéquate du langage. La première partie, qui étudie les rapports entre le « mode d'intelliger », le « mode d'être » et le « mode de signifier », montre l'indépendance de ce dernier, ordre propre à partir duquel s'instaure le langage. Ainsi se trouve déjà ce qu'on appellera plus tard le « triangle de la signification » établi et analysé. Le modus significandi fonde le rapport entre son et sens et, par là, renvoie à l'acte signifiant ; il fait que le langage s'articule en des rapports de signes à signes ; sur lui s'appuient la con-signification et la construction. Ainsi se dessine une définition du signe linguistique qui enracine celui-ci dans l'ordre du réel, mais fait dépendre sa provenance immédiate de la médiation de l'intellect dans sa forme passive. Il en résulte qu'on peut signifier les choses mieux qu'on ne peut les comprendre. La troisième partie du traité constitue l'amorce d'une syntaxe structurale : Thomas essaie d'y définir quelques relations simples (telles que « déterminant », « déterminé ») e [...]

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  • Bernard CERQUIGLINI
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Henri-Jacques STIKER, « THOMAS D'ERFURT (fin XIIIe-déb. XIVe s.) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/thomas-d-erfurt/