THINK TANKS

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Conseiller le prince a toujours été un rôle aussi ambigu que convoité. Philosophes, théologiens, juristes et même poètes s'y sont risqués et l'ont parfois payé cher. Mais, vers la fin du xixe siècle, la coopération à titre privé des élites aux affaires publiques prend une forme nouvelle. La figure classique de l'éminence grise est supplantée par celle du moderne think tank, du groupe expert en stratégie. Le phénomène apparaît d'abord au cœur des sociétés industrielles et démocratiques, dans le monde anglo-saxon, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Le terme anglais think tank est apparu au cours des années 1950. Il est devenu dans les années 1990 d'utilisation courante en France, et pose des problèmes à la fois de traduction et de définition. « Laboratoire d'idées », « boîte à idées », « fondation de recherche privée » voire « club de réflexion » ou « société de pensée » sont autant d'approximations qui ont fini par céder le pas au think tank originel, maintenu en anglais, et qui reflète ainsi l'origine du phénomène et sa difficile traduction vers le français.

Difficultés de définition

Dans son acception anglo-américaine, le think tank est une organisation privée autonome, ou relativement autonome, qui entreprend l'analyse des politiques publiques en vue de les infléchir, et qui opère indépendamment des gouvernements, des partis politiques et des groupes de pression. Il prend généralement la forme juridique d'une non-profit corporation, d'une « société à but non lucratif », équivalant à une association selon la loi de 1901 en droit français. Le think tank peut se spécialiser dans la production d'analyses écrites, auquel cas il devient en anglais plutôt un ink tank, ou dans l'organisation de séminaires et autres manifestations publiques orales à vocation scientifique, et l'on utilisera alors le néologisme talk tank. Si l'organisation en question a des visées idéologiques cohérentes qui rassemblent l'ensemble des chercheurs qui travaillent sous son égide, il est plutôt un advocacy tank. Le terme think tank est donc générique, couvrant un ensemble de types d'organisations et de modalités d'intervention dans le domaine de la politique publique, et dont les frontières avec des instituts de recherche classiques sont souvent assez floues.

La multiplication de ces organisations sur tous les continents depuis les années 1980 a rendu plus complexe encore ce problème de définition de leur activité. Ainsi, selon le pays et le contexte historique, les think tanks peuvent entreprendre plus ou moins d'études scientifiques à proprement parler – certains ne sont que les simples vecteurs d'idées élaborées par d'autres et dans d'autres lieux, alors que d'autres ont une capacité de recherche interne, mesurable en termes de nombre d'experts à plein temps et de financement, qui peut rivaliser avec les grands organismes de recherche publiques. Les plus gros think tanks américains peuvent mobiliser des centaines de chercheurs et des budgets considérables : cinq cents chercheurs permanents, entre 2 et 5 millions de dollars en budget annuel pour le National Bureau of Economic Research, créé en 1920 et basé à Cambridge, au Massachusetts ; cent trente chercheurs permanents pour un budget annuel de plus de 40 millions de dollars pour la très conservatrice Heritage Foundation créée en 1973 à Washington ; neuf cent cinquante chercheurs et un budget d'environ 230 millions de dollars en 2009 pour la Rand corporation, créée en 1948. À l'inverse, certains think tanks européens considérés comme influents travaillent à effectifs et à budget très réduits : la Société fabienne britannique n'emploie que huit personnes pour un budget annuel de 0,5 million de livres sterling.

Selon les pays, les think tanks peuvent être plus ou moins indépendants du gouvernement. En Chine ou dans les autres pays de l'Asie du Sud-Est, où le phénomène se développe depuis les années 1980, ils sont souvent maintenus sous le contrôle tatillon du pouvoir central et ne servent qu'à appuyer tel courant ou telle personnalité s'inscrivant dans les stratégies d'un pouvoir autoritaire. Dans beaucoup de cas, surtout pour ce qui concerne les think tanks néolibéraux des années 1970 et ceux qui leur ont succédé au cours des années 1990 dans la mouvance sociale-démocrate, leur indépendance politique est toute relative et ils entretiennent des rapports de proche voisinage avec les partis qu'ils alimentent en idées et qui parfois les soutiennent en échange, directement ou indirectement, sur le plan financier. C'est ainsi, par exemple, que le club de reflexion français dénommé République des idées se situe dans la mouvance du Parti socialiste, tout comme l'Institut Adam Smith, fondé en Grande-Bretagne en 1977 avec l'ambition de diffuser des analyses favorables à l'économie de marché, entretenait des rapports de proximité marqués avec le parti conservateur de Margaret Thatcher.

L'autonomie de certains think tanks qui dépendent fortement du soutien de grandes entreprises nationales ou transnationales peut évidemment être compromise par la nécessité de ne pas gêner les intérêts particuliers de ces entreprises. Enfin, si l'ambition de tous ces organismes est bien d'influer sur les politiques publiques nationales et/ou internationales (au niveau de l'Union européenne ou d'autres instances internationales), certains, surtout parmi les plus récents, s'engagent hardiment dans la voie du lobbying médiatique avec une forte activité communicationnelle (par exemple, le think tank britannique Demos), alors que d'autres préfèrent laisser parler leur réputation d'excellence scientifique et d'expertise professionnelle (c'est le cas de la Brookings Institution, créée par Robert Somers Brookings en 1916 aux États-Unis, et du plus récent Institute for Fiscal Studies au Royaume-Uni). D'autres encore, dans la période contemporaine, cherchent moins à influer directement sur les partis de gouvernement ou les États et préfèrent centrer leurs efforts sur les acteurs du mouvement social, pour contribuer ainsi au changement dans le « climat des idées » : c'est le cas de la petite Fondation Copernic, qui alimente la réflexion de certains syndicats français et du mouvement associatif par ses analyses critiques du libéralisme économique ; c'est aussi le cas de plusieurs autres think tanks européens qui s'adressent en priorité au mouvement syndical.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 7 pages

Écrit par :

Classification

Autres références

«  THINK TANKS  » est également traité dans :

FABIAN SOCIETY ou SOCIÉTÉ FABIENNE

  • Écrit par 
  • Roland MARX
  •  • 975 mots
  •  • 1 média

Les « Fabiens » constituent depuis 1884 le plus célèbre club de pensée socialiste en Angleterre . Gros de quelques centaines de membres dans les années 1890, il en compte 2 462 en 1909, dont plus de la moitié sont des Londoniens. Ce nombre a plus que doublé à notre époque. Depuis sa naissance, on y a vu figurer la plupart des grands intellectuels de gauche, à commencer par G. B. Shaw et les Webb, […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Keith DIXON, « THINK TANKS », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/think-tanks/