HEIM ROGER (1900-1979)

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Mycologue, botaniste, naturaliste, Roger Heim fut un chercheur infatigable, un chef d'école et un grand administrateur de la science, tout en manifestant d'incomparables talents d'humaniste, de philosophe, de défenseur de la nature, de la liberté et de la pensée française.

Homme de science, attaché à la recherche des faits et des lois du monde vivant dans son propre domaine, la mycologie, mais aussi en biologie générale, il fut un homme d'action qui anima les nombreuses équipes de son laboratoire et l'ensemble du Muséum national d'histoire naturelle.

Il fut tout autant un homme sensible et d'une grande délicatesse de pensée, ouvert aux problèmes de ce monde, à la conservation de notre patrimoine naturel, à sa beauté et à sa signification profonde pour les hommes.

Il naît à Paris le 12 février 1900. Sa forte personnalité s'épanouit précocement : très jeune, il est déjà naturaliste et aime herboriser au hasard des champs et des bois.

Il est un enfant de l'université, où il acquiert l'esprit critique et le goût de la recherche désintéressée. Mais il est aussi ancien élève de l'École centrale des arts et manufactures, un lieu où l'on est en prise directe avec la vie pratique et la réalité des choses. Son caractère, son œuvre scientifique, chacun des actes de sa vie portent l'empreinte de cette double formation.

Après un bref passage comme conservateur à l'Institut botanique du Lautaret, Roger Heim revient à Paris et accomplit un fructueux séjour à l'Institut Pasteur auprès de Gabriel Bertrand. Il entre au Muséum en 1927 comme préparateur à l'École pratique des hautes études, puis comme assistant au laboratoire de cryptogamie. Il ne devait jamais quitter ce qui fut sa véritable maison, le lieu privilégié qui lui permit de s'épanouir.

Il y commence des travaux de mycologie portant principalement sur l'organisation, la phylogénie et la classification des champignons supérieurs. Sa thèse, parue en 1931, porte sur le genre Inocybe ; elle est le modèle d'un travail approfondi de systématique des champignons, dont la méthodologie se trouve ainsi rénovée. D'autres publications concernent les agarics, les bolets et les polypores. Déjà il a parcouru le bassin méditerranéen et l'Afrique pour y collecter les matériaux de ses recherches.

Puis arrivent les années terribles de la guerre et de l'Occupation. Roger Heim entre dans la Résistance et se charge de missions dangereuses. Trahi et dénoncé à la Gestapo, il est arrêté le 23 août 1943 et déporté à Buchenwald, puis à Mauthausen et à Gusen.

Il échappe par miracle à la mort et est libéré par l'armée américaine en mai 1945. Il a consacré un livre, petit mais ô combien émouvant, La Sombre Route (José Corti, 1947), à ces abominables années.

De retour en France, il reprend ses activités scientifiques et est nommé, en 1946, professeur titulaire de la chaire de cryptogamie du Muséum. Il publie de nouveaux travaux sur les champignons des tropiques, après avoir revisité l'Afrique et étendu ses investigations à l'Asie du Sud-Est et à l'Océanie. Il étudie notamment les curieux champignons des termitières (Termitomyces) qui, sans être à proprement parler cultivés par les termites, mettent la meule des insectes à profit. Cet habitat particulier leur a valu des caractères uniques.

Il est aussi intéressé par les champignons hallucinogènes utilisés par les Indiens Mazatèques du Mexique au cours de cérémonies rituelles et dont la chair, consommée crue, provoque une sorte d'ivresse et des hallucinations riches en couleurs. Au cours de plusieurs missions sur le terrain en compagnie de R. G. Wasson, il précise les caractères biologiques de ces champignons et se livre parallèlement à un véritable travail d'ethnologue. Il isole en laboratoire deux substances, la psilocybine et la psilocine, dont il expérimente les effets et l'action thérapeutique éventuelle vis-à-vis de certaines formes d'affections nerveuses. Ce remarquable chapitre de la mycologie ethnologique est relaté dans un somptueux ouvrage, Les Champignons toxiques et hallucinogènes du Mexique (Éditions du Muséum national d'histoire naturelle, 1958).

Roger Heim ne négligea pas pour autant les aspects appliqués des recherches fondamentales. Il consacra de patients travaux à la solution de délicats problèmes de pathologie végétale et à la découverte de champignons susceptibles d'être domestiqués et cultivés à l'instar du « champignon de Paris », notamment dans les régions tropicales. Il contribua aussi à la diffusion de la science parmi le plus large public par la publication de plusieurs ouvrages et de nombreuses émissions à la radio et à la télévision.

Cette œuvre d'une grande richesse aurait suffi à justifier les honneurs qui lui furent décernés. Grand officier de la Légion d'honneur, il fut élu membre de l'Académie des sciences à l'âge de quarante-six ans, et membre de nombreuses académies et grandes sociétés savantes françaises et étrangères. Il aurait pu tirer une légitime fierté d'en avoir présidé beaucoup, comme des nombreux élèves qu'il forma en devenant le véritable chef d'école de la mycologie française. Mais cela même n'était pas à sa mesure. Dès 1951, il était porté à la direction du Muséum, charge qu'il conserva durant quinze ans. Il dirigea l'établissement avec sagesse, construisit des laboratoires, une nouvelle bibliothèque centrale. Il le fit rayonner outre-mer, en aménageant notamment la station expérimentale de la Maboké, en République centrafricaine, qu'il anima en dépit des vicissitudes politiques, y envoyant de nombreux chercheurs. Il présida aussi la fondation Singer-Polignac, ce qui lui permit de promouvoir de multiples activités scientifiques, notamment dans le Pacifique.

De nombreuses missions à travers le monde lui avaient révélé l'étendue des dilapidations des ressources naturelles dont l'homme s'est rendu coupable. La dégradation de la nature en France et outre-mer devint rapidement une de ses préoccupations majeures. Il milita d'une manière très active pour la défense de la forêt de Fontainebleau, celle des forêts humides des tropiques, et des animaux et des plantes en voie de disparition, surtout en Afrique et en Asie, continents dont il avait une connaissance très approfondie. Sa science et son enthousiasme le portèrent à la présidence de l'Union internationale pour la conservation de la nature, de 1954 à 1958. Il y exerça une influence très profonde en donnant à cette grande instance internationale un statut et un prestige dont elle bénéficie encore.

Roger Heim fut un homme de science authentique qui domina sa spécialité pendant des décennies et donna une impulsion nouvelle à la mycologie, la débarrassant de règles vétustes et redéfinissant une [...]

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  • : membre de l'Académie des sciences, directeur honoraire du Muséum national d'histoire naturelle

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Pour citer l’article

Jean DORST, « HEIM ROGER - (1900-1979) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 07 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/roger-heim/