CRUMB ROBERT (1943- )

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

La quasi-totalité de la bande dessinée américaine obéit à des impératifs commerciaux qui ne laissent aux auteurs qu’une marge de manœuvre très réduite, mais il existe, en dehors des éditeurs et diffuseurs traditionnels, une production plus indépendante, généralement très critique à l’égard de la société. Ce courant, déjà sensible dans les années 1952-1956 avec la revue satirique Mad, alors dirigée par Harvey Kurtzman, s’est amplifié dans les années 1960 et 1970 avec le mouvement dit underground (littéralement « souterrain ») qui, en bousculant les tabous de la bande dessinée traditionnelle – par la représentation de la violence et de la sexualité, et par la dérision des institutions – a joué un rôle essentiel dans la remise en cause du système de valeurs des États-Unis. Cette bande dessinée de contestation, sous-tendue par une idéologie libertaire, s’inscrit dans un contexte politique, et il est significatif qu’elle ait connu son apogée dans les années 1965-1975, c’est-à-dire celles de la guerre du Vietnam. Il est également symptomatique que son créateur le plus emblématique, Robert Crumb, ait renoncé à vivre aux États-Unis et habite depuis 1991 dans le midi de la France.

Né à Philadelphie le 30 août 1943, Robert Crumb a surtout publié (à partir de 1965) dans de nombreuses petits revues marginales (comix) liées à la contre-culture dérivée du phénomène hippy. Il a notamment collaboré à deux magazines qu’il a contribué à fonder, Zap (1968-1989) et Weirdo (1981-1990), et à Raw (1985 et 1990), la revue graphique d’avant-garde dirigée par son confrère Art Spiegelman. Dans cette œuvre à la fois dispersée et sporadique, la série la plus connue en France est Fritz le chat.

Fritz the Cat a commencé à être publié en 1965 dans le magazine Help ! et s’est terminé en 1972 dans The People’s Comics, l’ensemble représentant un peu moins de 100 pages. À la manière des productions de Walt Disney (qui ont beaucoup marqué Robert Crumb dans son enfance, comme en témoigne son graphisme), il s’agit d’une bande où les humains ont une apparence animale. Le chat Fritz, jeune étudiant naïf et idéaliste dans les premiers récits, devient un militant gauchiste, parasite et conformiste. Déçu par l’adaptation en dessin animé de Ralph Bakshi (1971) et par le monde mercantile du cinéma, Robert Crumb, dans une ultime histoire, fait de son chat une vedette de l’écran ; Fritz, désormais rusé et cynique, est finalement assassiné par une ancienne compagne, une femme-autruche frustrée, qui le tue à coups de pic à glace (telle vingt ans plus tard Sharon Stone dans le film Basic Instinct).

Il serait injuste de réduire la carrière de Robert Crumb à Fritz le chat. Il est aussi le créateur de nombreux autres personnages, comme Mr Natural (critique féroce des gourous) ou Whiteman (satire de l’Américain blanc et de son sentiment de supériorité vis-à-vis des Noirs et des Peaux-Rouges). Et Robert Crumb n’a pas hésité à se mettre lui-même en scène dans des récits où il expose ses fantasmes et pratique l’autodérision, comme My Troubles with Women (Mes Femmes, 1989).

À travers ces différents personnages, Robert Crumb a illustré la crise de conscience de sa génération, donnant du « rêve américain » une vision grotesque, s’attaquant à la fois à la culture dominante et aux escrocs de la contre-culture. Depuis le début des années 1990, sa production s’est ralentie ; il a illustré une explication des romans de Kafka, Kafka for Beginners (texte de David Zane Mairowitz, 1993, en français Kafka), et a montré son intérêt pour la culture américaine du passé en réalisant des dessins pour des disques de blues et avec la parution de l'album America (1995).

En 1999, il reçoit le grand prix de la ville d'Angoulême pour l'ensemble de son œuvre et préside l'année suivante le festival d'Angoulême, qui pour l'occasion lui rend hommage à travers l'exposition Qui a peur de Robert Crumb ?, au musée de la Bande dessinée. En 2009, il réalise une adaptation graphique de la Genèse. En collaboration avec sa femme Aline, il publie Parle-moi d’Amour (2011), un album qui s’apparente à un journal intime illustré. En 2012, le musée d’Art moderne de la Ville de Paris consacre une rétrospective à son œuvre, De l'Underground à la Genèse.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 2 pages

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par :

Classification

Autres références

«  CRUMB ROBERT (1943- )  » est également traité dans :

BANDE DESSINÉE

  • Écrit par 
  • Dominique PETITFAUX
  •  • 17 301 mots
  •  • 17 médias

Dans le chapitre « États-Unis »  : […] L'élimination des bandes dessinées d'horreur va permettre aux super-héros de dominer à nouveau les comic books . En quelques années, le dessinateur Jack Kirby (Jacob Kurtzberg, 1917-1994) et le scénariste Stan Lee (Stanley Lieber) remodèlent et enrichissent cet univers. En 1961 ils créent les Fantastic Four , quatre super-héros qui veillent sur l'humanité, l'année suivante Stan Lee imagine un hom […] Lire la suite

PEKAR HARVEY (1939-2010)

  • Écrit par 
  • Michael RAY
  •  • 494 mots

Scénariste de bande dessinée américain, Harvey Pekar relate les menus faits de sa vie à Cleveland – le caractère fastidieux de son travail d'archiviste (1965-2001) dans un hôpital pour anciens combattants, ses malheurs en amour ainsi que ses problèmes de santé – dans la longue série autobiographique American Splendor : From off the street of Cleveland . À l'instar d'Anton Tchekhov et d'Henry Mille […] Lire la suite

Pour citer l’article

Dominique PETITFAUX, « CRUMB ROBERT (1943- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 février 2023. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/robert-crumb/