Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

HOGGART RICHARD (1918-2014)

Richard Hoggart est considéré par ses analyses des cultures populaires comme l’un des pères fondateurs des cultural studies. Devenu professeur de littérature anglaise en passant par l’enseignement pour adultes, il entend transposer les outils de l’analyse littéraire à la culture de masse et fonde en 1964 le Centre for Contemporary Cultural Studies de Birmingham. Il participe à faire reconnaître ce centre, y intègre Stuart Hall mais s’en retire au début des années 1970 pour devenir assistant du directeur général de l’U.N.E.S.C.O.

Sur l’ensemble de ses publications portant sur les cultures populaires et sur l’école, seuls deux livres ont été traduits en français : The Uses of Literacy (1957, La Culture du pauvre, 1970) et 33 Newport Street, traduction partielle de sonautobiographie où il raconte son enfance dans un faubourg ouvrier de Leeds. La démarche est celle d’une ethnographie compréhensive produite à partir d’une position de transfuge : issu de la classe ouvrière mais ayant accédé au monde académique à la faveur d’une ascension sociale dans laquelle l’école et l’écrit ont joué un rôle majeur, Hoggart connaît intimement le milieu décrit mais peut aussi à la fois l’objectiver et saisir la perception dominante qu’en ont les intellectuels.

L’œuvre de Hoggart est particulièrement déterminante pour la sociologie des pratiques culturelles et de la littérature, comme le suggère le titre original The Uses of Literacy. Elle constitue un exemple inédit d’utilisation des outils de l’analyse littéraire savante pour des objets moins légitimes comme le roman sentimental. Elle montre aussi plus largement que les pratiques culturelles sont indissociables des conditions sociales de leur mise en œuvre. Contre la thèse alors dominante, notamment défendue par Leavis et la revue Scrutiny, d’un conditionnement des masses par des industries culturelles qui susciteraient une adhésion aliénante des classes populaires, Hoggart défend l’idée d’une « attention oblique » qu’il décrit comme une « consommation nonchalante » capable de résister aux messages des médias.

Plus largement, grâce à une écriture puissamment évocatrice, attentive aux détails et aux sensations, Hoggart donne à voir le style de vie des classes populaires comme un système dans lequel les différents éléments (pratiques, morale, rapport au politique, etc.) ne peuvent être saisis que de manière relationnelle et dans l’opposition intériorisée entre « nous » (des classes populaires relativement fermées sur elles-mêmes) et « eux » (les autres, notamment les classes supérieures, dont tout semble les éloigner). Une telle démarche sera mise en œuvre de manière systématique dans La Distinction (1979) par Pierre Bourdieu, qui participe à l’importation de Hoggart en France en publiant La Culture du pauvre dans la collectionLe Sens commun qu’il dirige aux éditions de Minuit.

Jean-Claude Passeron et Claude Grignon ont joué un rôle déterminant dans la réception française de Hoggart comme sociologue en participant à la traduction française de ses textes et à leur présentation, mais aussi à leur rayonnement et à leur lecture. La traduction de The Uses of Literacy par La Culture du pauvre est symptomatique de cette appropriation. Lu à travers la question du rapport des intellectuels aux classes populaires, Hoggart est érigé en exemple d’une démarche ethnographique qui saisit la culture populaire à la fois dans ses logiques propres et à travers les effets de domination dans lesquels elle est prise, et qui évite ainsi les deux écueils de l’ethnocentrisme lettré pointés par Claude Grignon et Jean-Claude Passeron dans Le Savant et le Populaire : le discours enchanté du populisme valorisant la simplicité et l’authenticité des classes populaires et la posture misérabiliste qui ne voit le populaire que sous l’angle du manque.

Hoggart[...]

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par

  • : sociologue, maître de conférences à l'université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, chercheuse au Centre européen de sociologie et de science politique

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • LITTÉRATURE - Sociologie de la littérature

    • Écrit par Gisèle SAPIRO
    • 6 823 mots
    • 1 média
    Au même moment paraissaient en Angleterre les ouvrages majeurs des fondateurs des cultural studies : The Uses of Literacy (1957) de Richard Hoggart, traduit en français sous le titre La Culture du pauvre (1970) ; Culture and Society (1958) et The Long Revolution (1961) de Raymond Williams. Se...
  • MÉDIAS - Sociologie des médias

    • Écrit par Jacques GERSTLÉ
    • 7 346 mots
    ...Grande-Bretagne, s'est principalement signalé pour l'intérêt exclusif qu'il portait à cette question, les cultural studies d'origine britannique. C'est Richard Hoggart qui a donné le coup d'envoi de ce qui est devenue une authentique tradition de recherche où la critique sociale se mêle à l'approche ethnographique...
  • PAUVRETÉ SOCIOLOGIE DE LA

    • Écrit par Nicolas DUVOUX
    • 3 451 mots
    • 1 média
    ...en France, les analyses étudiant les aspects culturels de la pauvreté ont aussi trouvé un grand développement en Angleterre, avec le livre classique de Richard HoggartLa Culture du pauvre (The Uses of Literacy, 1957), qui a bien mis en lumière l'opposition entre le « nous » des catégories populaires et...
  • PRESSE - La presse et ses lecteurs

    • Écrit par Julien DUVAL
    • 5 416 mots
    Richard Hoggart apporte une contribution importante en 1957. Pour lui, la réception que les milieux populaires réservent à la littérature et à la presse doit être rapportée à une caractéristique essentielle des milieux populaires : la barrière symbolique que la solidarité au sein de ces milieux érige...

Voir aussi