DEPARDON RAYMOND (1942- )

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À regarder le parcours du photographe et cinéaste Raymond Depardon, on ne sait ce qui impressionne le plus : le nombre important d'expositions, de livres publiés, de films réalisés ; la stature et l'autorité gagnées en trente ans de travail ; le chemin parcouru par cet autodidacte, tour à tour paparazzo à l'affût des starlettes, fondateur puis directeur de l'agence Gamma, auteur d'un scoop mémorable sur la prise d'otage de l'ethnologue Françoise Claustre par des rebelles tchadiens, réalisateur de nombreux films documentaires, dont un consacré à Valéry Giscard d'Estaing (longtemps interdit de sortie par l'ancien président de la République), et de spots publicitaires (Philips, Citroën). Tout cela fait de ce personnage qui ne paie pas de mine, plus réservé que timide, au regard bleu métallique, qui ne boit jamais d'alcool et qui se déplace à bicyclette, un artiste « visuel » dont l'œuvre bâtie autour du style documentaire et de l'autobiographie est une des plus importantes d'aujourd'hui.

La part de l'intime dans le documentaire

Le cinéma lui a apporté la notoriété, notamment Reporters (le travail au quotidien des photographes de presse, 1981), pour lequel il a reçu le césar du meilleur documentaire. Mais c'est la photographie qui a permis à ce fils de cultivateurs du Beaujolais de se faire une place au soleil parisien, d'avoir accès au cinéma et, surtout, qui lui a permis de définir quelques obsessions qui viennent, sans cesse, marquer son œuvre : l'information et la façon dont elle est rapportée, le souci des « à-côtés » pour dire le monde tel qu'il va, les interférences entre sa vie intime et la vie tout court, entre la réalité et la fiction.

Depardon a également choisi des territoires où il se sent bien, où il retourne toujours. Son œuvre est marquée par ces lieux qu'il photographie ou filme, parfois en même temps, parfois à des années d'écart : la ferme familiale, le désert, l'Afrique, le Vietnam... « Le désert me porte chance », a dit Depardon à Frédéric Sabouraud. Il découvre le Sahara à dix-huit ans, obtenant ainsi un reportage retentissant sur des soldats français perdus et assoiffés (SOS-Sahara, 1960) et se rend au Tchad dix ans plus tard pour l'affaire Françoise Claustre, pays où il retournera pour réaliser quelques films où l'actualité vient nourrir la narration : Empty Quarter (1984-1985), La Captive du désert (1989), Afriques : comment ça va avec la douleur ? (1996), Lumière de Paris (1997), Un homme sans l'Occident (2003). Bref, tantôt Depardon filme, tantôt il photographie, opérant un dialogue permanent entre les deux procédés. Il a par exemple réalisé un reportage de fond sur les petites fermes en voie de disparition, dont quelques fragments ont été montrés au centre photographique de Pontault-Combault (Seine-et-Marne), en 1995.

Ce travail sur les fermes, Depardon l'a réalisé en pensant à ses parents et à ses années de jeunesse. « Le Raymond », comme l'appellent quelques anciens camarades de jeux, est né le 6 juillet 1942 à Villefranche-sur-Saône et a grandi à la ferme du Garet, bâtisse du xive siècle, située près du fleuve. Son certificat d'études en poche, il aurait dû reprendre l'exploitation familiale. Mais il rêvait de cinéma. La photographie sera un moyen plus accessible. Il réalise ses premières images dans la France rurale des années 1950 avec l'appareil 6 × 6 de marque Lumière de son frère : des instantanés de chats, de canards, de vaches, le chien Pernod, son père sur un tracteur, son frère Jean, les rencontres de football, sa mère donnant du grain aux poules... Il installe un laboratoire dans la ferme, trouve un boulot d'apprenti dans une boutique d'opticien de Villefranche et s'inscrit à un cours de photographie par correspondance pour assimiler quelques bribes de technique. Depardon n'est pas encore photographe, mais il est titulaire de la carte de « chasseur d'images deux étoiles », où il apparaît l'œil rivé sur l'appareil, vêtu d'un imperméable qui est la marque des journalistes.

Raymond Depardon quitte Villefranche pour Paris, en 1958, à l'âge de seize ans. Mais la ferme familiale fera un retour spectaculaire dans son œuvre à partir du début des années 1980. Il y a d'abord Les Années déclic (1984), où il se filme en plans fixes en train de commenter ses images sur un rétro-projecteur. Il dit : « Mes parents étaient dépassés. Ils ne connaissaient pas ce métier de photographe. C'était une sorte de folie. Ne pouvant pas juger, ils m'ont laissé libre. » Un an plus tard, il photographie les lieux de son enfance dans le cadre de la Mission photographique nationale de la D.A.T.A.R., travail autant intime que documentaire, mais en couleurs, comme pour couper net toute dérive nostalgique. Il en sort un travail subtil où les images carrées aux couleurs douces montrent un site sali par un urbanisme envahissant : sa façon à lui de dire qu'aucune zone industrielle ne pourra porter atteinte à la lumière, seul élément immuable du décor de son enfance. Et puis, en 1995, Depardon publie La Ferme du Garet, où il raconte en textes et en images sa jeunesse heureuse, sa famille, son besoin de se ressourcer dans ce pays caladois, d'y puiser l'énergie pour bâtir ses reportages et ses films. Dans le droit fil de ce livre, Depardon entreprend en 1998 une trilogie, Profils paysans dont le premier volet, L'Approche, sort en 2001, documentaire consacré à quelques familles de petits éleveurs de moyenne montagne en Ardèche, en Haute-Loire et en Lozère. « Le monde n'est pas fait de beautés exceptionnelles ni de points de vue pittoresques. Il est tout simplement des lumières sur des entrées de villes, des campagnes sans histoire. Je me dois de décider de ces hasards. Au fond, c'est ça... des photographies... »

C'est encore à la ferme qu'il faut se référer pour comprendre le personnage Depardon. C'est de là que vient sa timidité, c'est là qu'il a appris à passer inaperçu, à être « absent », selon l'expression d'Alain Bergala, lors des tournages de films documentaires ou au cours de ses reportages photographiques ; là encore qu'il a appris à écouter, à ne pas « couper » sa caméra ni son micro quand les gens se confient, à effectuer de longs plans-séquences, pour mieux capter ce qu'il appelle les « moments faibles », qui deviennent en fait des moments forts. De cette façon, Raymond Depardon a cerné comme personne des « tribus » (journalistes, malades mentaux, policiers, prévenus...), un travail où l'on sent l'influence de cinéastes « ethnologues » comme Jean Rouch, Richard Leacock ou Frederick Wiseman : 50,81 % (documentaire pour lequel il relate la campagne de Giscard d'Estaing dans l'élection à la présidence de la République en 1974, et dont la diffusion a été finalement autorisée en 2002), Numéros zéros (le lancement du quotidien Le Matin de Paris, 1977), San Clemente (un hôpital psychiatrique en Italie, 1980), Faits-Divers (la vie d'un commissariat de police, 1983), Urgences (le service [...]

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Michel GUERRIN, « DEPARDON RAYMOND (1942- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/raymond-depardon/