PSYCHOLOGIE DU LANGAGE ORAL

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Le fait de parler et de se comprendre semble naturel aux interlocuteurs, mais nécessite la mise en œuvre de nombreuses opérations complexes. Le travail des psychologues consiste à examiner les mécanismes responsables de la production et la perception de la parole. Leur tâche est de décomposer les différentes étapes qui permettent au locuteur de passer de l’intention de communiquer à l’articulation et à l’auditeur de trouver du sens dans une onde sonore. Ils disposent pour cela de méthodes comportementales et de méthodes neurobiologiques comme l’électrophysiologie et l’imagerie cérébrale fonctionnelle. Les outils classiques pour explorer la perception et la production du langage consistent, par exemple, à recueillir les temps de réaction lors de la reconnaissance auditive de mots ou bien lors de la dénomination d’images. Les psychologues manipulent alors les différents attributs des stimuli et observent leur influence sur les performances. Cette démarche expérimentale permet de déduire les mécanismes à l’œuvre dans la réalisation des différentes tâches et plus généralement dans la compréhension et la production du langage. Dans ce chapitre, nous présenterons certaines étapes de la compréhension et de la production de la parole ainsi que les principaux défis que les interlocuteurs doivent relever pour atteindre leur but : communiquer.

Du signal sonore au concept et inversement

Quelqu’un dit : « La brioche est sur la table ! » Le résultat est un signal sonore d’environ une seconde et demie : une onde acoustique continue et complexe, composée de nombreuses fréquences qui changent au cours du temps. L’auditeur exposé à un flux de parole doit donc associer à ce signal acoustique des représentations mentales stockées en mémoire. Le processus de reconnaissance de la parole consiste donc à dégager du sens à partir d’une onde acoustique. À l’opposé, celui qui produit un énoncé doit procéder aux opérations inverses, c’est-à-dire transformer un concept (ce que l’on veut dire) en une onde sonore. Ces processus sont automatiques et extrêmement rapides : la vitesse de production de la parole est d’environ 2 à 3 mots par seconde. En moins d’une demi-seconde, un locuteur doit donc sélectionner le mot qu’il veut produire (« brioche ») parmi l’ensemble des mots stockés en mémoire (environ 60 000) dans son lexique mental. Il doit en même temps récupérer un certain nombre d’informations grammaticales concernant ce mot (genre féminin, nombre singulier) afin de produire le déterminant approprié (« la brioche »), ainsi que des informations concernant les gestes articulatoires à effectuer pour le prononcer correctement.

Unités prélexicales

Du point de vue de l’auditeur qui doit comprendre le message, le passage du signal acoustique aux représentations mentales se fait tout aussi rapidement et automatiquement. Tout d’abord, ce signal doit être converti en unités linguistiques de base (phonèmes ou syllabes), qui servent de médiation pour accéder au lexique mental. Quant à la nature de ces unités, on envisage souvent le phonème puisqu’il constitue la plus petite différence fonctionnelle pour distinguer deux mots (les phonèmes /b/ et /p/ différencient les mots « pile » et « bile »). La syllabe a aussi été proposée comme unité fonctionnelle de traitement de la parole en français, car les frontières de syllabes sont plus claires que les frontières de phonèmes. Le rôle de la syllabe a été montré dans divers aspects de la production et perception du langage (voir les travaux de J. Mehler et J. Segui). Les lapsus, qui nous renseignent sur les processus mis en œuvre au cours de la production de la parole, semblent confirmer le découpage des mots en unités de base. Les phonèmes sont généralement échangés en respectant la structure syllabique (« jédeuner » pour « déjeuner »). Les recherches actuelles suggèrent cependant que l’activation d’unités intermédiaires, phonèmes ou syllabes, ne suffit pas à rendre compte de la reconnaissance correcte d’énoncés ambigus tels que « chaque ours » et « chat course », puisque les unités intermédiaires ici sont les mêmes. Ces études montrent que les auditeurs atteignent des performances d’identification qui avoisinent les 80 p. 100 de bonnes réponses lorsqu’ils sont confrontés à ce type de séquences ambiguës. Le système de traitement de la parole prend donc en compte également des indices plus fins que le phonème (durée des consonnes, qualité des voyelles, etc.) dans le processus d’accès au lexique.

Unités lexicales

L’activation des unités linguistiques prélexicales permet l’activation des unités lexicales : les mots. Lorsque des auditeurs doivent reconnaître un mot présenté auditivement, les temps de réponses varient entre 600 et 900 millisecondes. Parmi les facteurs qui influencent ces temps, on compte la fréquence d'occurrence des mots dans la langue (les mots fréquents étant reconnus plus vite que les mots rares), l’âge de leur acquisition ou encore la densité de leur voisinage phonologique (le nombre de mots ayant des phonèmes en commun). En effet, étant donné que le signal de parole est séquentiel et continu, chaque portion de ce signal est souvent compatible avec plusieurs hypothèses lexicales. Dans la séquence « la brioche », nombre de candidats lexicaux vont être activés comme « l’abri », « la brique », « brille », « hoche », etc. On suppose que ces candidats sont en compétition pour la reconnaissance. La plupart des modèles décrivant la reconnaissance des mots parlés adoptent l’architecture suivante : les unités lexicales reçoivent de l’activation des unités inférieures (les phonèmes), dite « activation ascendante », et sont reliées entre elles par des connexions inhibitrices permettant la sélection. Ce jeu d’activation ascendante et d’inhibition latérale fait émerger de la compétition le mot qui doit être reconnu. Certains modèles, dits « interactifs », postulent également un retour d’activation des unités lexicales vers les unités inférieures, mécanisme permettant de renforcer l’émergence du bon candidat (voir les travaux de J. McClelland).

Effet de contexte

Des facteurs contextuels peuvent contraindre l’activation des unités lexicales (voir les travaux de P. Tabossi). C’est le cas du genre grammatical (féminin/masculin), qui bloque l’activation des candidats lexicaux non compatibles avec le genre. Dans la séquence « la brioche », le mot « briquet » (masculin) ne sera pas activé, car il n’est pas compatible avec l’information de genre véhiculée par le déterminant « la ». Si le rôle du contexte est aujourd’hui bien établi, les questions de recherche qui restent en suspens concernent le moment auquel ce contexte est utilisé pour contraindre l’accès (utilisation précoce ou tardive) ainsi que les mécanismes à l’œuvre (activation d’information abstraite ou bien simple effet de cooccurrence). L’information grammaticale entraîne un gain de [...]

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Pour citer l’article

Elsa SPINELLI, « PSYCHOLOGIE DU LANGAGE ORAL », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/psychologie-du-langage-oral/