PROSTITUTION EN EUROPE (HISTOIRE DE LA)

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Attestée depuis l’Antiquité gréco-romaine, voire en des temps plus reculés, la prostitution est réputée être « le plus vieux métier du monde ». Pourtant, la définir a toujours suscité de nombreux débats. Le paiement de prestations sexuelles n’a jamais été considéré comme une banale rémunération et la pratique prostitutionnelle a sans cesse été confrontée aux mœurs et aux lois, qui sont les reflets de l’appréhension sociétale de la sexualité. Les paramètres dont les sociétés tiennent alors compte sont principalement la liberté, la dignité, la morale religieuse ou laïque, entre vertu et honneur, l’ordre – aux contours mouvants – et les impératifs sanitaires. Tous sont traversés par le genre, donc par les définitions du féminin et du masculin. Celles-ci, bien que variables, ont en commun de se déployer dans des sociétés patriarcales où la puissance virile est valorisée. La prostitution est ainsi sans cesse instrumentalisée à des fins qui dépassent la question du plaisir sexuel, qui pourrait ne relever que de la sphère privée. Aussi, l’histoire de la prostitution alterne, sans logique chronologique, des phases d’acceptation, comme dans l’Antiquité, de rejet moral dans le Moyen Âge chrétien, de réglementation, dans l’Europe du xixe siècle, de prohibition complexe, de tentatives d’abolition ou de banalisation à diverses époques… Aujourd’hui, son éventuelle requalification en « vente de services sexuels » divise l’opinion publique, y compris les féministes.

Pourtant, au cœur de cette diversité, deux invariants se dégagent, du moins jusqu’au xxe siècle. D’une part, la distinction est permanente entre le phénomène prostitutionnel – qu’il soit relié dans l’Antiquité au plaisir sexuel, fêté par la cité, ou qualifié, dans le xixe siècle bourgeois, de « mal nécessaire » aux besoins sexuels masculins irrépressibles – et la personne qui se prostitue, principal objet des critiques et des mesures coercitives. D’autre part, la lecture genrée de la prostitution est constante : elle ne semble destinée durant des siècles qu’aux femmes qui vendraient leurs charmes à une clientèle exclusivement masculine. Alors que les prostitués des deux sexes sont attestés dans la Mésopotamie du IIIe millénaire av. J.-C., y compris dans la « prostitution sacrée », comme dans la Grèce du ve siècle av. J.-C. aux pratiques pédérastiques courantes, la prostitution masculine est, à partir du Moyen Âge, le plus souvent tue ou à peine évoquée. Cette discrétion conforte la norme hétérosexuelle, et c’est précisément pour la protéger que la prostitution n’est pas abolie, mais le plus souvent encadrée. En effet, offrir aux hommes la possibilité de relations sexuelles, certes tarifées, avait pour but, dans l’Antiquité, de limiter l’homosexualité, ou de les en détourner à compter du Moyen Âge. Désormais, il s’agit de protéger la virilité du péché, du vice, de la maladie, selon la grille de lecture religieuse, morale, médicale qui qualifie les relations sexuelles entre hommes. Aussi, la prostitution homosexuelle est vilipendée. Cette condamnation laisse indemne de ce stigmate l’hétérosexualité masculine dominante et permet de nier aussi l’existence des besoins et désirs féminins qui seraient satisfaits par des hommes. De ce silence émerge, noyé dans le ridicule, au xxe siècle surtout, le couple formé par une femme mûre et son « gigolo ».

Si, aujourd’hui, l’historiographie porte les traces de cette approche qui défigure la réalité, souvent encore insaisissable, de la prostitution, elle s’est efforcée de s’écarter de ces postulats et de battre en brèche les idées reçues, inattentives à la spécificité contextuelle qui modifie l’appréhension de la prostitution, de ses actrices et acteurs.

Prostitution et citoyenneté dans l’Antiquité

Dans l’Antiquité, la relation entre prostitution et citoyenneté prédomine. Cette dernière repose sur l’autonomie intellectuelle et corporelle de la personne, tandis que la prostitution est considérée comme une soumission au plaisir d’autrui. Ainsi, le citoyen qui se prostitue, assimilé alors à un esclave, perd ses droits civiques. Au contraire, le recours à la prostitution, jamais interdit, s’intègre aux pratiques sociales de tout citoyen, dans son quotidien, ses fêtes, ses banquets. Si cette normativité autorise les prostituées à passer d’une catégorie sociale à une autre, elles sont le plus souvent des esclaves, élevées dans ce but par un proxénète. « User » d’un ou d’une esclave n’est alors condamnable ni moralement ni juridiquement, seul importe le respect des droits de son propriétaire. Toutefois, en cas d’ascension sociale, l’influence des prostituées sur les hommes politiques est souvent dénoncée comme subversive. La prostitution se colore, une fois de plus, d’une dimension politique : faire fréquemment appel aux services prostitutionnels conduirait à négliger les affaires de la cité au profit de son bien-être personnel. La banalisation de la prostitution connaît donc des limites pour le client comme pour la prostituée : ainsi, si elle n’est pas un délit, la prostitution discrédite l’individu qui la pratique, lui interdisant dans l’Athènes classique la prise de parole dans une assemblée ou un tribunal, le frappant d’infamie à Rome à compter du iiie siècle av. J.-C. La prostitution peut gripper le fonctionnement de la cité et la stabilité de ses mœurs. C’est bien la canalisation des désirs masculins qui justifie au vie siècle av. J.-C. l’ouverture des « bordels », attribuée au législateur athénien Solon. Il s’agit moins de satisfaire la sexualité masculine que de protéger la vertu des femmes et des jeunes gens. Dans ce but, l’empereur romain Auguste fait enregistrer vers 63 av. J.-C. les prostituées, les puellae vulgares, une pratique promise à un grand avenir, qui vise à empêcher aussi l’adultère par la satisfaction sexuelle en une relation éphémère.

Ainsi, dès l’Antiquité gréco-romaine et pour longtemps, la prostitution est déclarée nécessaire à l’ordre social, mais elle n’est pas alors perçue comme un mal, tant la jouissance est publiquement fêtée. La chute de l’Empire romain (en 476) met fin à cette configuration : c’est à l’aune de l’honneur, puis de la vertu chrétienne que la prostitution est dès lors jaugée. Le sort des prostituées s’en trouve considérablement dégradé.

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Yannick RIPA, « PROSTITUTION EN EUROPE (HISTOIRE DE LA) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/prostitution-en-europe-histoire-de-la/