POIRIER ANNE (1941- ) et PATRICK (1942- )

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Depuis plus de quatre décennies, les artistes plasticiens Anne et Patrick Poirier se font les explorateurs d'un univers singulier dans lequel, contrairement à la célèbre affirmation de Sigmund Freud, « l'inconscient (n') ignore (pas) le temps ». C'est en effet l'épreuve du temps, les traces et les cicatrices de son passage, la fragilité de toute construction humaine et la puissance des ruines, antiques ou récentes, qui nourrissent leur création, qui prend la forme d'une archéologie parallèle habitée par une mélancolie inquiète et imaginative.

Anne Poirier est née en 1941 à Marseille et Patrick Poirier en 1942 à Nantes. L'un et l'autre ont été très tôt confrontés à la violence destructrice de l'histoire : Anne a assisté aux bombardements successifs du port de Marseille, tandis que Patrick, lui, a perdu son père lors de la destruction du centre-ville de Nantes sous les bombes américaine en 1943. Lauréats du grand prix de Rome en 1967 après être passés par l'École nationale supérieure des arts décoratifs, Anne et Patrick Poirier séjournent à la Villa Médicis de 1967 à 1972 et découvrent dans la mémoire architecturale de Rome des fragments métaphoriques de leur propre destinée. Ils décident de mener conjointement leur aventure artistique en entamant un travail de collaboration qui les conduit à toujours cosigner leurs œuvres. Leur première grande création, une maquette imaginaire en terre cuite de la ville antique d'Ostia Antica, matérialise en grand format (6 m × 12 m) le souvenir de leurs pérégrinations dans cette ville romaine, devenue champ de fouilles. Dès cette époque, leurs efforts pour rechercher les traces d'une histoire passée les conduisent surtout à l'expérience cruciale d'un manque, d'une perte. Au moment où Mario Merz, Giovanni Anselmo ou Giuseppe Penone inventent en Italie le courant, promis à un succès international, de l'arte povera, Anne et Patrick Poirier inaugurent dans les marges de l'art contemporain une quête anachronique, qu'on aurait tort d'interpréter comme la recherche d'une identité originelle. Loin d'être la patrie du classicisme, Rome est pour les Poirier le lieu de l'expérience que relate Freud dans Malaise dans la civilisation, en 1929 – celle d'une structuration temporelle de notre psyché en laquelle s'entremêlent histoires vécues et aventures fictives, personnelles ou collectives.

En visitant aussi bien Angkor et le Japon que l'Inde ou les États-Unis, ces artistes nomades inscrivent leur recherche dans le monde des grandes mythologies universelles comme dans l'actualité des violences spécifiques marquant le xxe siècle (guerre du Vietnam, massacres de la guerre civile au Cambodge, etc.). Après avoir participé à la Documenta de Kassel en 1977, Anne et Patrick Poirier présentent l'exposition Domus Aurea au Centre Georges-Pompidou à Paris en 1978. Au fil des années 1980 et 1990, ils interviennent dans de nombreuses manifestations internationales, qui leur donnent l'occasion de se confronter, de Berlin à Los Angeles, aux vertiges d'une civilisation moderne hantée par le fantasme de laisser des traces durables et minée par la peur de leur propre disparition. Cette dualité se retrouve dans la tension qui structure leur œuvre, entre ambition monumentale et choix d'un art parfois éphémère. Aux travaux réalisés avec des matériaux fragiles – pétales de fleur, herbiers, empreintes au fusain, relevés dessinés ou photographies – s'opposent des commandes publiques tridimensionnelles exécutées en granit, marbre et acier : Grande Colonne noire de Suchères, 1984-1985, autoroute Clermont-Ferrand - Saint-Étienne ; Exegi monumentum aere perennius, 1988, musée Pecci à Prato (Italie).

Camouflage, A. et P. Poirier

Photographie : Camouflage, A. et P. Poirier

Anne et Patrick Poirier, Camouflage, 2008. Tirage argentique sur Diasec sous Plexiglas, 230 cm × 125 cm. Anne et Patrick Poirier développent une réflexion sur le crépuscule des civilisations. Métaphore de la fragilité de la nature, insecte hybride participant de l'animal et du végétal,... 

Crédits : Anne et Patrick Poirier, Courtesy JGM. Galerie

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Mais c'est la fragilité qui domine leurs plus ambitieuses entreprises, proposant sous forme de maquettes de plâtre et d'installations la matérialisation, provisoire et fragmentaire, d'ensembles appelés à rester en « état d'inachèvement définitif », selon les mots de Marcel Duchamp. Faisant référence à l'anthropologue et historien d'art Aby Warburg, Mnemosyne rassemblait dans les années 1990 de vastes maquettes de sa bibliothèque installée à Londres, tel Petit Paysage dans un crâne en plâtre ainsi que le journal et les archives, fictives et allégoriques, d'un archéologue. Dans les années 2000 s'est développée Amnesia, bunker destiné à recueillir toutes les mémoires du monde, constitué de zones en ellipse qui abritent dans chaque coupole un univers menacé de disparition. Lors de l'exposition Vertiges/Vestiges (2009) à la chapelle Saint-Charles en Avignon et lors de leur participation en 2010 au Festival des jardins de Chaumont-sur-Loire, le thème de la Vanité s'impose, servi par une ironie désabusée. Après y avoir contemplé une énigmatique image de crâne incrustée du mot Eternity, le spectateur découvre une citation d'Hermann Broch, « Un monde qui se fait sauter lui-même ne permet pas qu'on lui fasse le portrait », en légende d'une maquette de ville futuriste détruite. Désastre passé ou à venir. Face à la violence actuelle, l'homme du temps présent, conscient de sa propre finitude, demeure marqué par une tenace « nostalgie du futur ».

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Écrit par :

  • : professeur d'histoire et de théorie de l'art contemporain à l'université de Paris-VIII

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SCULPTURE CONTEMPORAINE

  • Écrit par 
  • Paul-Louis RINUY
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Dans le chapitre « Un art du temps »  : […] La singularité la plus marquante de la sculpture contemporaine demeure peut-être cachée : c’est son rapport spécifique au temps, qui se révèle en fait un véritable matériau que travaillent les sculpteurs, voire l’objet même de leur quête esthétique. Anne et Patrick Poirier ont fait de ce sujet le fil rouge de leur invention plastique, commencée avec Ostia Antic a (1971-1972) et qui s’est ensuite […] Lire la suite

Pour citer l’article

Paul-Louis RINUY, « POIRIER ANNE (1941- ) et PATRICK (1942- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/poirier-anne-et-patrick/