CROZAT PIERRE (1665-1740)

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Collectionneur français. La famille Crozat a bâti une considérable fortune, à Toulouse d'abord, puis à Paris, grâce aux bénéfices des fournitures aux armées et à ceux d'un négoce maritime reposant sur le monopole commercial (Compagnie des Indes, Louisiane) et appuyé par la haute aristocratie. Cette richesse explique l'un des cadres de vie les plus fastueux et les plus raffinés du temps, après les châteaux de la famille royale : Antoine Crozat fait construire son hôtel sur la nouvelle place Vendôme et Pierre, son frère, accumule dans l'hôtel de la rue de Richelieu tableaux, objets d'art, pierres gravées et des milliers de dessins de maîtres et d'estampes. Là, et dans sa propriété de Montmorency, il reçoit, dès les dernières années du règne de Louis XIV, une brillante société composée d'amateurs et de critiques d'art comme Jean de Jullienne, l'abbé Du Bos, Mariette, ou les futures personnalités marquantes du débat artistique de la génération suivante : le comte de Caylus et Bachaumont, ainsi que de nombreux artistes. Crozat est un mécène au sens complet du terme : c'est chez lui que Charles de La Fosse finit sa vie (après y avoir peint le plafond de la galerie), chez lui que séjourne à plusieurs reprises Antoine Watteau, étudiant et dessinant les Rubens et les Titien de la collection. C'est chez lui, aussi, que sont introduits des artistes vénitiens de passage : Sebastiano Ricci présenté à Watteau par Crozat en 1716 et Rosalba Carriera mise à la mode par ses portraits au pastel. Sensible au nouveau courant, Crozat aide financièrement le théoricien Roger de Piles, ardent défenseur des coloristes, un des découvreurs en France de l'importance de l'école du Nord et de la lumière de Venise. En marge de l'Académie, à un moment où Paris redevient le centre de la vie culturelle — et politique —, le cercle de Crozat joue un rôle essentiel dans l'évolution du goût et de la théorie artistique du premier quart du xviiie siècle, quand s'affirme le sensualisme de la couleur, de l'atmosphère, et la liberté d'invention des formes de la période rocaille. S'attachant à la diffusion des œuvres, Crozat entreprend, à partir de 1721, de faire graver des recueils reproduisant les peintures appartenant aux collections du roi, du duc d'Orléans, ou d'amateurs (dont lui-même). Très lié à Philippe d'Orléans, le futur Régent, dont il est un conseiller artistique (il protège son premier peintre Antoine Coypel, son premier architecte, G. M. Oppenord, précurseur du décor rocaille), il part en 1714 pour l'Italie afin de négocier pour lui l'acquisition des tableaux de l'ancienne collection de Christine de Suède, et achète lui-même de très beaux dessins de Raphaël encore conservés à Urbino. Ses moyens lui permettent d'être présent, par ses agents, à toutes les ventes importantes à l'étranger ; il acquiert ainsi des ensembles qui vont constituer l'une des plus importantes collections du temps qu'il ouvre avec une certaine libéralité à la curiosité et au plaisir des amateurs. À sa mort, peintures (environ 400), sculptures et objets d'art sont légués à son neveu : devenus ensuite propriété de Louis-Antoine Crozat, baron de Thiers, les tableaux sont acquis en 1772 (grâce à l'intermédiaire de Diderot) par l'impératrice de Russie, Catherine II, pour son nouveau palais de l'Ermitage et composent l'un des noyaux de l'actuel musée (Judith de Giorgione, Danaé de Rembrandt). Dans son testament, Crozat a souhaité que tout le reste de sa collection soit vendu au bénéfice des pauvres. Les pierres gravées sont acquises par le fils du Régent ; mais ce sont les dix-neuf mille dessins qui donnent lieu en 1741 à une vente célèbre qui durera plusieurs semaines. Le catalogue, soigneusement établi par Mariette, est l'un des premiers modèles du genre. À leur tour, d'autres collectionneurs vont devenir possesseurs de feuilles appelées à faire partie de nouveaux cabinets plus ou moins éphémères, ajoutant leur nom à la liste de propriétaires insignes : c'est ainsi que le dessin de Raphaël, Les Noces d'Alexandre et Roxane, ayant appartenu au peintre Rubens, à l'ébéniste Boulle, fut acheté par Mariette à la vente Crozat (aujourd'hui conservé à l'Albertina de Vienne).

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  • : historien de l'art, chargé de mission à la Caisse nationale des monuments historiques et des sites

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Pour citer l’article

Jean-Pierre MOUILLESEAUX, « CROZAT PIERRE - (1665-1740) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/pierre-crozat/