KARAMZINE NIKOLAÏ MIKHAÏLOVITCH (1766-1826)

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L'apôtre du sentimentalisme

L'écrivain

C'est comme écrivain sentimentaliste que Karamzine conquiert la gloire. Ses Lettres d'un voyageur russe (1791-1792) constituent un document intéressant (Karamzine a rencontré Kant, assisté aux débuts de la Révolution française) où abondent les réflexions sur les habitudes, le caractère et le gouvernement des peuples. Réplique du Voyage sentimental, de Lawrence Sterne, il s'en dégage un portrait très littéraire de l'« âme » de l'auteur qui enchante le public. La Pauvre Lise (1792), histoire d'une jeune paysanne séduite qui se suicide, suscite un délire d'admirateurs, bouleversés d'apprendre que « les paysannes, elles aussi, savent aimer ». Les deux livres seront inlassablement imités. Sous l'influence de la Révolution, particulièrement de la Terreur, la philosophie diffuse du sentimentalisme se teinte de pessimisme, dans les poèmes comme dans les œuvres en prose : l'art est un refuge, et le poète un « adroit fabulateur ». C'est dans La Mélancholie – titre d'un poème – qu'il exprime, après tant d'autres, une sagesse résignée.

Si cette œuvre littéraire a vieilli, elle n'en marque pas moins une étape très importante dans l'évolution de la langue littéraire russe. L'introduction de nouveaux thèmes, de nouveaux concepts, le raffinement de l'analyse psychologique et de la sensibilité exigeaient une rénovation de la langue écrite traditionnelle au vocabulaire désuet et à la syntaxe pesante. Karamzine, théoricien de la langue aussi bien qu'écrivain, sut comprendre l'ampleur du problème et trouver des solutions souvent fécondes.

La théorie des « trois styles » de Mikhaïl Vassiliévitch Lomonosov, qui concernait la langue écrite et impliquait une hiérarchie des genres littéraires, était inadaptée aux besoins nouveaux. Pour toucher, l'écrivain devait parler la langue de la société à laquelle il s'adressait, et donc réaliser cette union de la langue écrite et de la langue parlée qu'il avait observée, dans la bonne société française, par exemple. D'où une nécessaire éducation du public cultivé – qui, en Russie, parle trop souvent français –, mais aussi une rénovation de la langue, par emprunts au russe populaire, voire aux langues occidentales, tout en proscrivant l'imitation servile et en proclamant hautement la beauté de la langue russe. C'est le « nouveau style » qui, né sous la plume de Karamzine, est aussitôt adopté dans les articles de revues, les œuvres lyriques, la correspondance privée et littéraire. Ce succès sera à l'origine d'une célèbre querelle littéraire : les partisans de l'« ancien style », plein de slavonismes, se groupant autour du très conservateur amiral Alexandre Sémionovitch Chichkov, fondent une « Société des amateurs de la parole russe » et attaquent Karamzine et ses émules. Certains de leurs arguments pouvaient porter : il y avait dans le nouveau style une tendance à cultiver l'imitation des modèles étrangers aux dépens des sources du russe populaire. Mais l'évolution se fera contre eux : Pouchkine créera sa langue à partir de celle de Karamzine, dont bien des néologismes sont adoptés.

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Jean BONAMOUR, « KARAMZINE NIKOLAÏ MIKHAÏLOVITCH - (1766-1826) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/nikolai-mikhailovitch-karamzine/