TORONI NIELE (1937- )

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L'artiste suisse Niele Toroni est né en 1937 à Muralto. En 1959, il quitte son Tessin natal, où il était instituteur, et décide de venir à Paris pour « faire de la peinture ». À partir de 1966, il formule la méthode de son travail de la peinture qui consiste à appliquer un pinceau plat, large de 50 mm, sur une surface donnée, à intervalles réguliers de 30 cm. Il n'a jamais dérogé à cette méthode. Ses premières empreintes sont rendues publiques en 1967, à l'occasion du Salon de la jeune peinture, où il expose en collaboration avec Daniel Buren, Olivier Mosset et Michel Parmentier. De la Documenta 7, Kassel (1987) au Centre Georges-Pompidou, Paris (1991), du Castello di Rivoli, Turin (1985) au C.A.P.C.-musée d'Art contemporain de Bordeaux (1998), du Japon aux États-Unis, de l'Allemagne à la Corée, Niele Toroni parcourt le monde en intervenant sur tous les supports possibles : toile, papier, coton, toile cirée, mur, sol...

« Depuis 1967, remarque Niele Toroni, quand j'interviens comme peintre, je donne à voir des empreintes de pinceau no 50 répétées à intervalles réguliers de 30 cm. Et ce n'est jamais la même chose. » Dire de la peinture de Toroni qu'elle est toujours la même, c'est en rester à l'énoncé du travail, c'est se refuser à l'envisager dans son déploiement. Telle est en effet l'exigence du peintre : dire toujours la même chose afin de montrer un événement pictural toujours différent. En ce sens, le geste de Toroni ne peut que s'opposer radicalement à une démarche de type conceptuel, le rêve de l'art conceptuel étant en effet de s'exposer comme pur énoncé linguistique.

Mais ce travail ne procède pas du ready-made. Il n'y a pas de déjà-là, mais une expérience de la peinture et du regard, sans cesse renouvelée et actualisée. Seuls préexistent les outils (supports, instruments, couleurs) et la méthode ; l'exercice du regard et du jugement demeure, lui, imprévisible. « Il ne s'est jamais agi pour moi, écrit Toroni, de me servir d'objets (formes, matériaux) préexistants et de jouer sur leur déplacement (dépaysement). Une empreinte de pinceau no 50 ne préexiste pas, n'est pas visible, s'il n'y a pas eu un pinceau no 50, chargé de peinture, appliqué sur une surface pour qu'il y laisse son empreinte. [...] Il ne s'agit pas de déplacer, mais de peindre : essayer de faire de la peinture, sans état d'âme... et tant pis pour mes modes ! »

Il existe une physique de l'œuvre à laquelle Toroni ne veut pas échapper. Si n'importe qui peut effectuer des empreintes de pinceau no 50 répétées à intervalles réguliers de 30 cm, les empreintes revendiquées par Niele Toroni ne peuvent être réalisées que par lui seul. Pour aussi ennuyeux et rébarbatif que ce travail puisse paraître, le peintre tient à l'effectuer lui-même, hors de toute délégation. Cette peinture, pour aussi légère et aérée qu'elle se manifeste, engage totalement le corps de l'artiste. Ce n'est pas par romantisme ni dans le but d'une réhabilitation nostalgique du faire ou du beau métier. Il s'agit pour l'essentiel d'une exigence et surtout d'une éthique.

Une empreinte n'est pas un « coup de pinceau ». L'empreinte de pinceau est liée au vocabulaire premier – primordial, pour ne pas dire primitif ; originaire, pour ne pas dire originel – de la peinture. Empreindre est ce qui rend possible l'acte de peindre et ce qui en marque du même coup la limite extrême. Empreindre, c'est en rester à l'acte lui-même. C'est donner corps et lieu à la peinture, hors de toute décision didactique ou expressive. Il ne s'agit pas en effet ici d'enduire, de recouvrir, de badigeonner, de barioler, mais plus humblement de déposer sur un support la trace laissée par le pinceau. Dès lors, déposer une empreinte ne consiste pas à imposer une forme à l'instrument et au support, mais simplement à poser sur le support la forme exprimée par l'instrument qui la pose. Il ne s'agit en aucune manière de dépeindre, de reproduire ou de représenter une empreinte, mais de la produire, de l'effectuer, dans l'ordre du tangible et du visible. Répéter à intervalle régulier une empreinte, ce n'est pas la copier indéfiniment. Ce que Niele Toroni répète, ce n'est pas la même empreinte, mais ce qui, dans le même geste, diffère. Éternel retour de la peinture, éternel ressassement de cette irréductibilité : jamais une empreinte ne sera semblable à une autre empreinte.

Bien que Toroni n'utilise qu'une seule couleur par œuvre, sa peinture n'appartient pas pour autant au genre du monochrome. Les empreintes, en effet, ne sont jamais réalisées pour elles-mêmes, mais toujours dans leur rapport avec un fond. Toroni marque l'espace de ses empreintes ; dès lors, il est tout à fait possible de dire qu'il fait, du même coup, exister l'espace et l'intervalle entre ces empreintes. S'il est une intention à l'œuvre dans la démarche de Toroni, c'est bien celle de « travailler à laisser la peinture travailler d'elle-même ». Tout se passe ici comme s'il s'agissait de donner de l'air à la peinture, de la libérer de ses tâches expressives, reproductives et même idéologiques, de la laisser se déployer selon des règles qui ne sont ni celles du support, ni celles de la couleur, ni celles de l'inspiration ou de l'imagination, mais qui appartiennent tout simplement à la peinture.

Les œuvres de Niele Toroni ont fait l'objet de plusieurs expositions : musée d'Art contemporain de Lyon (2000), musée d'Art moderne de la Ville de Paris (2001), musée d'Art moderne et contemporain de Nice (2004) et galerie Yvon Lambert à Paris (2006).

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  • : critique d'art, professeur d'esthétique à l'École nationale d'arts de Cergy-Pontoise

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Pour citer l’article

Bernard MARCADÉ, « TORONI NIELE (1937- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/niele-toroni/