RAY MAN (1890-1976)

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Un stimulant de singularité

C'est par ses objets, ses assemblages, que Man Ray a atteint – à partir de l'Abat-jour de 1919, simple feuille de métal suspendue en spirale, la dimension obsessionnelle et mythique sans laquelle tout ne serait chez lui que démonstration anarchique du « tout est possible à partir de rien ». Son Cadeau de 1921, un fer à repasser, dont la semelle est hérissée de clous, son Objet à détruire de 1923 (rebaptisé Objet indestructible en 1957), un métronome dont le balancier est paré de la photo d'un œil de femme, L'Énigme d'Isidore Ducasse, un empaquetage, en couverture et ficelle, d'une probable machine à coudre et d'un possible parapluie, et le plus mystérieux peut-être, Emak Bakia vieilli, une crosse de violon ornée d'une touffe de crin : « Tant de créations remarquables », dit Sarane Alexandrian, « nées pour corriger les mœurs tout en déconcertant les raisonnements pragmatiques ou en bafouant les prétentions arrogantes ». Aussi, Man Ray était tout désigné pour concevoir et imposer universellement le Portrait imaginaire de D.A.F. de Sade (1938), superbe figure monumentale en pierres, de profil devant une Bastille qu'on commence à incendier : deux ans avant le moment où il fut obligé de quitter Paris pour échapper à l'occupation nazie. Il passera toute la guerre à Hollywood, où il a photographié les vedettes, épousé Juliet Browner et commencé à faire connaître son œuvre dans les musées américains et à San Francisco, Santa Barbara, Pasadena, Los Angeles et au Whitney Museum de New York, où il participa en 1946 à l'exposition Pioneers of Modern Art in America. Revenu à Paris en 1951, il s'installe rue Férou et expose quelques-unes de ses 22 Équations shakespeariennes (ou 22 non-abstractions) de 1948, à propos desquelles il écrivit une lettre ouverte à André Breton qui avait préfacé ses deux livres : Photographies 1929-1934 (1934) et La photographie n'est pas l'art (1937). Entrelaçant sans cesse peintures, objets et photographies, passant de l'image semi-onirique, comme le très célèbre À l'heure de l'Observatoire, les amoureux (1932-1934) et Soleil de nuit (1943), à des illustrations très libres de Sade : Aline et Valcour (1950), comme à des toiles où il réinvente à partir du spectre solaire ses abstractions et ses collages de l'époque de ses peintures à l'aérographe (Revolving Doors, 1972), Man Ray ne cesse de se divertir de lui-même, de jouer de ses propres thèmes, de biaiser avec tous les genres, toutes les définitions, et, comme le dit André Breton, de maintenir le cap d'un « naufrageur du prévu ». Quelques-unes des œuvres que personne ne voulait acquérir et qu'il offrait à ses amis pendant les années vingt ont fini par atteindre des prix exorbitants, et certaines de ses photos, comme le dos de Kiki intitulé Violon d'Ingres prise à la suite d'une petite dispute avec elle, demeureront comme les Joconde du xxe siècle. Les films qu'il a réalisés : Le Retour à la raison (1923), Emak Bakia (1926), L'Étoile de mer (1928) et Les Mystères du château du dé (1929), accomplis à l'écart de l'industrie, avec les moyens du bord, sont tous fidèles (jusque dans l'érotisme) à cette liberté absolue de décision qui fut sa seule raison de vivre et de créer. En supprimant une scène où Kiki se déshabillait, bien que Man Ray l'ait filmée à travers un objectif brouillé par de la gélatine, ou un sous-titre de Desnos, tel il faut battre les morts quand ils sont froids, comme les bureaux de la Censure l'ont exigé avant la projection publique de L'Étoile de mer, les réactionnaires ne comprenaient pas qu'ils contribuaient à faire de toute l'œuvre de Man Ray une forme exemplaire du dissensus individuel pur. En puisant aujourd'hui dans cette œuvre, chacun peut y trouver un stimulant de singularité pour triompher d'un nouveau « totalitarisme » : le consensus de la médiocrité.

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Pour citer l’article

Alain JOUFFROY, « RAY MAN - (1890-1976) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 15 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/man-ray/