BENGALI LITTÉRATURE

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La conquête musulmane

Vers 1200, les Turcs anéantissent la vie culturelle, persécutent les prêtres, détruisent monastères et bibliothèques. Le sanskrit devient alors définitivement une langue morte, réservée aux savants. On ne trouve plus aucune trace d'œuvre littéraire. Cependant, transmise par voie orale, une tradition poétique survit, à travers les fables propres aux rites de la vie domestique et des cultes mineurs, les légendes que vont récitant prêtres, conteurs et chanteurs itinérants.

Après trois siècles, avec le retour à la paix et l'intégration progressive de l'envahisseur musulman conquis à son tour par la civilisation du Bengale, on assiste à une renaissance littéraire.

Les classiques pour tous

On revient à la tradition brahmanique et à l'érudition sanskrite. Des écoles tentent de définir une philosophie et une logique à partir des textes classiques. Le groupe brahmanique le plus rigide s'oppose même à tout usage littéraire du bengali, langue profane ; d'autres, au contraire, sans altérer le caractère religieux et traditionnel de ces textes, y découvrent un nouvel humanisme.

Cette tendance à la vulgarisation des œuvres classiques est à l'origine d'une série de traductions, qui constituent désormais un genre littéraire ; avec celles de Rāmāyana par Krittibās (milieu du xve s.), de Bhāgavata Purāna (Shrī Krishna Vijay) par Mālādhar Basu (1481), de Mahābhārata par Kāshīrām Dās (xviie s.), on assiste à la transformation complète des épopées classiques en une littérature populaire qui reflète la structure sociale et les mœurs contemporaines. Ces versions libres retiennent de l'original l'aspect amoureux plutôt que l'aspect héroïque, le côté rustique plutôt que le côté aristocratique. Des interpolations d'autres épopées contemporaines s'y glissent, venant même parfois d'autres régions de l'Inde. L'éthique qu'elles expriment est liée à la propagande religieuse de Krishna. Le système prosodique issu de la tradition orale et employé par Krittibās sera constamment repris jusqu'au xixe siècle. Ces traductions restent aujourd'hui des œuvres populaires classiques.

Le mouvement Vaishnava

Le courant poétique persiste, parallèlement à la tendance érudite : c'est le mouvement Vaishnava, qui devait s'épanouir autour du sage et savant Chaitanya. Plus que d'un mouvement littéraire, il s'agit d'un mouvement social et religieux. Bien que brahmane, Chaitanya ne reconnaissait ni les castes ni les croyances liées au système traditionnel. Il prônait une religion d'amour ; l'amour de Krishna et de Rādhā (« celle qui médite ») symbolise l'union entre le divin et l'humain ; nulle divergence n'existe entre les deux, pas plus qu'entre l'amour spirituel et l'amour charnel. Cet amour nie même la différence entre la femme et l'homme : ainsi Chaitanya, considéré comme l'incarnation de Rādhā, portait, dans ses moments de transes, les attributs de Rādhā languissante ; étant en même temps un avatar de Krishna, il vivait donc simultanément l'amour des deux.

Ce thème spirituel fut à l'origine de Shrī Krishna Kīrtan de Badu Chandīdās, écrit au xve siècle. L'interprétation en est pleine de fraîcheur, sous une forme simple et réaliste, Rādhā y est décrite sous les traits d'une femme du peuple. Après Chaitanya, en revanche, l'interprétation devient toujours plus subtile. Les poèmes (pad) de cette période sont parmi les plus belles œuvres bengalis ; ils sont écrits en vrajabouli, mélange de bengali et de dialecte de mithilā, qui fut défini par Vidyāpati.

L'aspect symbolique et allégorique de ces œuvres est particulièrement riche ; il est inséparable du caractère affectif de cette dévotion et de son expression musicale, le Kīrtan, qui survit de nos jours et qui est proprement bengali.

La littérature Vaishnava comprend aussi des œuvres doctrinales (Rasa-Tattva) qui ont pour sujet le culte d'amour et la dévotion selon les Vaishnava. Mais le genre nouveau que cette littérature produit, c'est la biographie : pour la première fois un être humain (Chaitanya ou l'un de ses disciples) devient le héros d'une œuvre, et se pose en symbole de la tolérance et de la libération du conservatisme brahmanique.

À partir du xviie siècle, la poésie Vaishnava prend un caractère conventionnel et artificiel. Les biographies pèchent alors par excès de crédulité et par un souci obsédant de prosélytisme. Après la mort de Chaitanya, le culte Vaishnava tombe en décadence et, perdant son aspect universel, prend la forme d'une religion étroite.

La poésie narrative : Mangal et Vijay Kāvya

Les œu [...]

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Écrit par :

  • : professeur émérite de l'Institut national des langues et civilisations orientales
  • : maître ès arts, université de Jadavpur, Calcutta

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Pour citer l’article

France BHATTACHARYA, Jharna BOSE, « BENGALI LITTÉRATURE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 avril 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/litterature-bengali/