KIESLOWSKI KRZYSZTOF (1941-1996)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Krzysztof Kieslowski est né le 27 juin 1941 à Varsovie. Il a connu, avec sa mère et sa sœur, une jeunesse errante, suivant de ville en ville les cures d'un père tuberculeux. Il commence une carrière de documentariste dès la réalisation de ses films de fin d'étude à la célèbre école de Lodz, en 1966-1967. Pour lui, le documentaire n'est pas un passage obligé vers le film de fiction, mais un choix délibéré. Il s'agit de décrire la Pologne contemporaine et l'état d'esprit d'une génération, celui que reflétera le cinéma de « l'inquiétude morale » des années 1970-1980, en particulier à travers l'œuvre de son ami Krzysztof Zanussi. En filmant avant tout ce qui ne l'avait pas été jusque-là (« Vous ne savez pas en France ce que c'est de vivre dans un monde sans représentation »), il ne s'agit pas pour Kieslowski de « témoigner » ou de « dénoncer », mais d'instaurer une représentation à travers laquelle, tout naturellement, s'installe le doute, que résume le titre d'un film de 1977 : Je ne sais pas.

Le Décalogue

Kieslowski réalise une vingtaine de documentaires jusqu'en 1988, mais, dès 1974 (Premier Amour), il constate les limites de cette pratique, voire « la mort du documentaire » : « Aujourd'hui, on peut filmer absolument tout, mais, en s'approchant des gens, on rencontre des limites, celles de l'intimité, de la vie privée, au-delà desquelles les intéressés ne veulent ni ne peuvent nous laisser pénétrer. »

Les premiers films de fiction de Kieslowski inscrivent la sphère du privé dans un cadre plus vaste, symbolique – les coulisses de l'Opéra de Varsovie comme « métaphore de la vie » dans Le Personnel (1975) – ou politique et moral, avec La Cicatrice (1976), qui inverse les données du réalisme socialiste. Les premiers héros du cinéaste, fort peu « positifs », sont déjà en proie à un doute qui vient corroder la substance même des deux films suivants. L'Amateur (1979) porte moins l'accent sur ce qu'il est « politiquement correct » ou non de filmer, ou sur la vérité ontologique du cinéma, que sur le pouvoir du cinéaste amateur Philip de découvrir la face cachée de son usine et de celui qui lui permet ou non d'exercer un droit de regard sur ce qui l'entoure. Avec Le Hasard (1982), après le temps du documentaire et celui des premières fictions symboliques (auxquelles on peut encore rattacher Sans fin, 1984), Kieslowski trouve son écriture, faite de blocs juxtaposés, aux relations complexes et ouvertes. Au moyen de trois histoires indépendantes dont aucune n'est plus crédible, positive ou négative que l'autre, et entre lesquelles circulent des indices (objets, personnages) qui n'ont plus rien de symbolique, Kieslowski place plus profondément encore le spectateur dans l'inconfort du doute, entre le chaos et un monde organisé – qu'il tienne sa logique de Dieu ou du parti.

Le Décalogue (1988-1989) constitue un profond témoignage, sur un moment capital de l'histoire du monde moderne : l'effondrement du bloc de l'Est et de son système économique, et ses conséquences morales et spirituelles. Inspiré d'un polyptyque sur bois du musée de Varsovie, le principe du Décalogue est imaginé par le scénariste Krzysztof Pisiewicz, collaborateur attitré de Kieslowski depuis Sans fin, qui fournit nombre d'arguments tirés de son expérience d'avocat. Les dix commandements sont « prétexte » à dix histoires (des téléfilms à l'origine) courtes et denses. Deux versions longues seront tirées pour le cinéma du Décalogue 5 (Tu ne tueras point) et du Décalogue 6 (Brève Histoire d'amour). Le terme doit être pris au pied de la lettre : les commandements sont des pré-textes en regard desquels se jouent des cas de conscience ou des tragédies qui peuvent n'entretenir avec eux qu'un rapport aléatoire. Ce rapport est précisément ce qui existe entre le comportement quotidien et contingent des individus et ce qu'il reste de valeurs permanentes et transcendantes. En multipliant les approches et les échos d'un film à l'autre, Kieslowski place de nouveau le spectateur en situation de doute : sur le sens de chaque film du Décalogue, sur celui de chaque commandement et sur sa fonction dans un monde en décomposition. L'extrême densité dramatique, l'attention portée à la matière, aux corps, à la sécheresse et à la violence des gestes font de ces dix films une vivisection lucide, cruelle mais jamais totalement désespérée, de la conscience obscure de la fin du xxe siècle.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 3 pages

Écrit par :

  • : critique et historien de cinéma, chargé de cours à l'université de Paris-VIII, directeur de collection aux Cahiers du cinéma

Classification

Autres références

«  KIESLOWSKI KRZYSZTOF (1941-1996)  » est également traité dans :

LE DÉCALOGUE, film de Krzysztof Kieslowski

  • Écrit par 
  • Kristian FEIGELSON
  •  • 1 088 mots

Krzysztof Kieslowski (1941-1996), diplômé de l'école de cinéma de Lódz, entame une carrière de cinéaste en Pologne vers la fin des années 1970. Il réalise une vingtaine de courts-métrages, essentiellement des documentaires pour la télévision : Le Tramway (Tramwaj, 1966), L'Usine (Z miasta Lodzi, 1968), L […] Lire la suite

PARLANT (CINÉMA) - (repères chronologiques)

  • Écrit par 
  • Michel CHION
  •  • 3 247 mots

1899 États-Unis. Th e Astor Tramp , « picture song » de Thomas Edison. Bande filmée destinée à être accompagnée d'une chanson chantée en salle (derrière l'écran) par des artistes invités. 1900 France. Présentation par Clément Maurice du Phono-Cinéma-Théâtre à l’'Exposition universelle. Au programme, une scène d' Ham l et interprétée par Sarah Bernhardt, une autre de Cyrano de Bergerac avec C […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Joël MAGNY, « KIESLOWSKI KRZYSZTOF - (1941-1996) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/krzysztof-kieslowski/