ANGER KENNETH (1927- )

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Kenneth Anger est, avec Andy Warhol, la personnalité la plus connue de l'underground cinématographique américain. Mais contrairement à Warhol, l'auteur de Scorpio Rising ne doit sa notoriété qu'à ses films et à la manière dont il a su articuler des formes de culture populaire (pop music, bande dessinée, fétichisme du cuir...) avec les grandes questions suscitées et débattues par la contre-culture : structuration d'une identité artistique « gay » avec ses propres insignes et icônes, détournement des rites hollywoodiens et religieux pour créer de fascinants poèmes camp (l'ironie, l'esthétisme, la théâtralité et l'humour caractérisent, selon Jack Babuscio, ce qui est autant un style de vie qu'une vision du monde). Cet effet de miroir, ce travail systématique sur le second degré, a vivifié non seulement l'avant-garde mais aussi le cinéma de la modernité d'après 1960. Rainer Werner Fassbinder, Martin Scorsese ou David Lynch sont des admirateurs d'Anger.

Kenneth Anger est né en 1927 à Santa Monica (Californie). Il est plongé dès sa prime enfance, grâce à sa grand-mère costumière, dans l'environnement magique de Hollywood, et figure même dans Le Songe d'une nuit d'été de William Dieterle et Max Reinhardt (1935). Il est peut-être le premier cinéaste d'avant-garde à rechercher certains modèles expressifs dans le cinéma hollywoodien. Dès 1949, il tente de réaliser un film à la gloire d'une star du passé. Il ne reste de ce projet qu'un fragment d'une dizaine de minutes intitulé Puce Moment. Anger consacrera aussi, lors de son séjour en France, un livre aux scandales et aux turpitudes de l'usine à rêves (Hollywood Babylone, 1959). Il tourne entre 1937 et 1947 sept courts-métrages qu'il détruit en 1967, suite à une crise de désespoir due au vol d'une première mouture de son dernier film, Lucifer Rising.

C'est d'une manière tout à fait spontanée, sans s'être concerté avec d'autres jeunes cinéastes qui travaillaient alors isolément (Gregory Markopoulos, James Broughton ou Curtis Harrington), que Kenneth Anger réalise en 1947 Fireworks, un court-métrage de quinze minutes – sans paroles mais avec musique, comme tous ses films – dans lequel on voit un adolescent (Anger lui-même) se faire agresser par des marins armés de chaînes qui lui déchirent la poitrine. Si ce film est proche, par son travail minutieux sur le noir et blanc et le montage (Anger est un admirateur d'Eisenstein dont il montera une version de l'opus inachevé, Que viva Mexico !) des œuvres contemporaines de Maya Deren, il s'en éloigne par la crudité avec laquelle il exprime les fantasmes liés au désir homosexuel. Véritable film-emblème, Fireworks sera admiré par Jean Cocteau et Henri Langlois.

Après de nombreux déboires aux États-Unis, Anger assiste au Festival du film maudit de Biarritz en 1949 et s'établit en France jusqu'au début des années 1960. Il retourne, pour un bref séjour en 1954, dans son pays pour réaliser Inauguration of the Pleasure Dome, qui constitue, avec Fireworks et Scorpio Rising, le meilleur de sa filmographie, le reste n'étant qu'esquisses ou reprises d'anciens thèmes.

Contrairement à Fireworks, qui relève de la culture populaire, Inauguration of the Pleasure Dome paie son tribut à une forme de culture à la fois majeure et décadente. Quelques déités grecques (Dionysos), égyptiennes (Isis), hindoues (Kali) président au réveil d'un grand mage, syncrétisme de toutes les mystiques, qui se livre à un rituel renvoyant directement aux pratiques ésotériques d'Aleister Crowley, dont Anger est un admirateur. Ce film est le plus envoûtant de la carrière d'Anger. Son baroquisme chamarré inspirera de nombreux cinéastes, dont Jack Smith, Carmelo Bene, ou Werner Schroeter à ses débuts. Anger avait déjà pris – provisoirement – ses distances avec la culture populaire grâce aux essais qu'il put concrétiser en France : Rabbit Moon (1950), une fantaisie qui mêle comedia dell'arte et références aux Enfants du paradis de Marcel Carné, et Eaux d'artifices (1953), déambulations éthérées d'une figure féminine dans un improbable xviiie siècle. Il ne put mener à terme ses projets d'adaptation des Chants de Maldoror de Lautréam [...]

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Raphaël BASSAN, « ANGER KENNETH (1927- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/kenneth-anger/