NYERERE JULIUS KAMBARAGE (1922-1999)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Le Tanzanien Julius Nyerere, homme d'État hors du commun, contrastait avec l'image négative que l'on a de la classe politique en général, et dans le Tiers Monde en particulier. Face aux manichéismes et aux dogmatismes ambiants, cet intellectuel, intègre, chrétien, fin politique, détonnait par son esprit libre, ses positions atypiques, ses réussites comme ses échecs.

Julius Nyerere et l'indépendance du Tanganyika (1961)

Photographie : Julius Nyerere et l'indépendance du Tanganyika (1961)

Le leader nationaliste Julius Nyerere au moment de la proclamation d'indépendance du Tanganyika (décembre 1961). Devenu une république au sein du Commonwealth en 1962, le Tanganyika se réunira à l'ex-sultanat du Zanzibar pour former la république unie de Tanzanie (27 avril 1964), dont... 

Crédits : Keystone/ Hulton Archive/ Getty Images

Afficher

Né au Tanganyika dans un village riverain du lac Victoria, Julius Nyerere obtient une maîtrise d'histoire à l'université d'Édimbourg (1952). Il doit son surnom de Mwalimu (l'instituteur, en swahili) moins à son bref passé d'enseignant qu'à un style politique. Par sa capacité à mobiliser l'ensemble de la population du pays dans une lutte pacifique pour l'indépendance (1954-1961), il fait de la Tanganyika African National Union une force politique sans rivale. Premier ministre puis premier président à l'instauration de la République (1962), il refuse en 1985 de se représenter puis, en 1990, quitte la présidence du parti (devenu en 1977 le Chama Cha Mapinduzi, « Parti de la révolution »).

Sa vie tant publique que privée est marquée par la fidélité à des principes, essayant constamment d'accorder les idées, les propos et l'action. Il n'était pas facile de construire une société égalitaire, intégrée, solidaire, incarnant le socialisme humaniste qu'il avait trouvé chez les Fabiens plus que chez Marx. Il n'en est pas moins parvenu à construire une conscience nationale transcendant les clivages hérités de l'histoire du pays, en s'appuyant sur un parti certes unique, mais qu'il a toujours voulu pluraliste malgré les pressions de son entourage. Il a donné la priorité au secteur social (éducation, santé) pour approcher cet égalitarisme souhaité et prôné au travers d'une austérité personnelle et d'une politique, l'Ujamaa (socialisme et autosuffisance).

La déclaration d'Arusha (1967), fondement de la lutte contre la corruption, est aussi la base de la politique de villagisation (1973-1979), qui fut un désastre économique (chute de la production agricole) et politique, du fait de l'utilisation de méthodes expéditives contraires au pacifisme qu'il privilégiait. Grâce à celui-ci, la décolonisation a été négociée sans violence grave. Son antiracisme sans compromission l'a conduit à condamner dès 1969 toutes les formes de « fascismes noirs », y compris le racisme à rebours. Car l'engagement pour la libération de l'Afrique ne se limitait pas à un soutien actif aux mouvements anticolonialistes, il exigeait la condamnation des dictatures aussi bien que des illusions panafricaines, préférant une approche plus progressive par des regroupements régionaux (Communauté est-africaine). Tout cela contribuera à faire de la Tanzanie un pays respecté et bénéficiant d'une aide internationale importante.

Incorruptible sans doute, il n'en savait pas moins que, pour un politique, la fin peut justifier les moyens, autorisant au gré des circonstances une fermeté inébranlable (engagement militaire en 1979 contre la dictature d'Idi Amin en Ouganda) ou des compromis douteux, comme cette complicité avec Abeid Amani Karume, homme fort de Zanzibar, qu'il va essayer de neutraliser dans l'Union donnant naissance à la Tanzanie (1964). De même, il ne pourra enrayer la montée de la corruption à laquelle il n'est, indirectement, pas étranger. Son anticapitalisme l'a amené non seulement à manquer de discernement dans la villagisation, mais aussi à retarder le plus possible les inéluctables négociations avec la Banque mondiale, aggravant ainsi l'état de l'économie tanzanienne, limitant la marge de manœuvre de son successeur, et permettant aux proches du pouvoir d'organiser à leur profit personnel le démantèlement d'un secteur public qui n'avait pas échappé à la stérilité bureaucratique.

Son retrait volontaire de la scène politique officielle a pu être interprété comme un signe d'humilité ou comme un aveu d'échec face au constat de la précarité de son œuvre, qu'il essayait pourtant de sauvegarder grâce à son autorité morale, encore décisive lors de l'adoption du pluripartisme en 1992 puis du choix de Benjamin Mkapa à la présidence de la République, en 1995.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 2 pages

Écrit par :

Classification

Autres références

«  NYERERE JULIUS KAMBARAGE (1922-1999)  » est également traité dans :

AFRIQUE (Histoire) - Les décolonisations

  • Écrit par 
  • Marc MICHEL
  •  • 12 323 mots
  •  • 25 médias

Dans le chapitre « L'Afrique noire anglophone »  : […] La Grande-Bretagne s'engagea la première dans la voie de la décolonisation en Afrique de l'Ouest, où la situation était plus « mûre » qu'ailleurs, et sur les marges du monde noir. Au Soudan, le problème était étroitement lié à l'avenir des relations anglo-égyptiennes. Le processus de transfert de souveraineté y fut très précoce. S'appuyant sur le statut juridique de condominium anglo-égyptien dep […] Lire la suite

DÉCOLONISATION

  • Écrit par 
  • Charles-Robert AGERON
  •  • 7 287 mots
  •  • 33 médias

Dans le chapitre « La décolonisation de l'Empire britannique »  : […] Très tôt convaincus que l'Asie allait revenir aux Asiatiques, les Britanniques furent les premiers Européens à se résigner à la décolonisation. L'émancipation de l' Inde avait été vainement demandée depuis la fin du xix e  siècle par l'Indian Congress, le parti du Congrès. Mais celui-ci devint, dans l'entre-deux-guerres, un puissant mouvement nationaliste de masse que les Britanniques divisèrent […] Lire la suite

F.M.I. (Fonds monétaire international)

  • Écrit par 
  • Marie-France BAUD-BABIC, 
  • Olivier MARTY
  •  • 3 808 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Des années 1980 au début des années 2000 »  : […] Au milieu des années 1980, Julius Nyerere, alors président de la République unie de Tanzanie, interpellait les créanciers de son pays avec cette question : « Faut-il vraiment que nous laissions nos enfants mourir de faim pour payer nos dettes ? » Elle claquera comme un coup de tonnerre pour le Fonds, critiqué pour sa gestion de la dette extérieure des pays du Tiers Monde. La situation avait radica […] Lire la suite

TANZANIE

  • Écrit par 
  • Bernard CALAS, 
  • Marie-Aude FOUÉRÉ, 
  • Franck MODERNE
  •  • 12 364 mots
  •  • 9 médias

Dans le chapitre « Le socialisme à l'africaine : idéaux et choix politiques  »  : […] Le 5 février 1967, lors de la déclaration d'Arusha, Nyerere proclama le « socialisme à l'africaine ». Les principes et valeurs qui étaient prônés constituèrent une référence pour justifier les prises de positions de la Tanzanie en termes de politique extérieure. […] Lire la suite

Pour citer l’article

François CONSTANTIN, « NYERERE JULIUS KAMBARAGE - (1922-1999) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/julius-kambarage-nyerere/