BERGER JOHN (1926-2017)

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Fils d’un émigré hongrois et d’une Londonienne longtemps active auprès des suffragettes, John Berger naît le 5 novembre 1926 à Stoke Newington, dans la banlieue nord de Londres. Artiste protéiforme ‒ peintre, dessinateur, romancier, essayiste, scénariste, poète ‒, il débute son éducation artistique à la Central School of Art de Londres, à l’âge de seize ans. Il la poursuit, après la Seconde Guerre mondiale, au College of Art de Chelsea (1945-1947), où il étudie auprès du sculpteur Henry Moore. Ces années de formation seront déterminantes. S’il se tourne dès la fin des années 1950 vers la fiction, il conservera de cet apprentissage une sensibilité exigeante à la matérialité de l’expérience. Et la pratique du dessin l’accompagnera toute sa vie.

Les lectures passionnées qu’il fait à cette époque, de Bertolt Brecht au poète turc Nazim Hikmet, l’amènent aussi à repenser en profondeur sa compréhension de l’expérience esthétique. Émotion et conscience historique ne sauraient, selon lui, être dissociées. De leur entrelacs jaillit la puissance empathique et politique de l’art. Une conviction qui anime toute son œuvre, l’incitant à bousculer les conventions esthétiques.

Les critiques d’art, souvent polémiques, qu’il publie à partir des années 1950 dans la revue New Statesman anticipent l’une de ses productions les plus importantes : la série d’émissions de télévision à visée pédagogique et l’essai qui lui est associé, tous deux intitulés Ways of Seeing (Voir le voir). Les quatre émissions de 30 minutes, diffusées sur BBC 2 en 1972, renouvellent le langage critique de l’art. Leur influence reste aujourd’hui considérable. Décloisonnant les médias et les époques, et ne craignant pas de se mesurer à des œuvres qui occupent une position centrale dans l’imaginaire artistique anglais ‒ ainsi le double portrait de Thomas Gainsborough, Mr and Mrs Andrews (1750) ‒, Berger est l’un des premiers critiques d’art à mettre en perspective le sous-texte politique des œuvres, à porter son regard au-delà de la surface formelle. En cela, sa lecture n’est pas sans rappeler l’iconologie d’un Erwin Panofsky ou les travaux du fondateur des cultural studies, Raymond Williams, dont l’œuvre phare, The Country and the City, paraît en 1973. Alors que, sous l’effet de la publicité, la société de consommation revêt une dimension fortement visuelle, Ways of Seeing ose des rapprochements dont l’audace critique reste intacte, La Grande Odalisque d’Ingres (1814) voisinant, par exemple, avec un cliché trouvé dans un magazine érotique. Ces rapprochements nourrissent en particulier une réflexion sur le pouvoir genré du regard dans l’art ‒ réflexion qui n’est pas sans lien avec celles des historiennes de l’art féministes des années 1970.

Ce même esprit iconoclaste est omniprésent dans son œuvre de romancier, d’essayiste et de scénariste. L'année 1972 voit aussi la parution de G., son roman majeur. Hybride, kaléidoscopique, ce texte, dont l’action se situe au tournant du xxe siècle, est tout à la fois une épopée historique et une méditation sur l’art du roman et sur la conscience historique que ce genre incarne. Son audace vaut à l’œuvre de remporter en 1972 le Booker Prize, le prix littéraire le plus important du Royaume-Uni. Fidèle à son engagement politique, Berger choisit de reverser la moitié de sa gratification au mouvement des Black Panthers. L’autre moitié lui permet de financer les recherches qui nourrissent A Seventh Man (Le Septième Homme, 1975), un essai dans lequel le texte dialogue avec les images du photographe suisse Jean Mohr, afin de livrer un documentaire puissant sur l’expérience de l’exil et de la migration.

Tout au long d’une œuvre profuse, Berger cultive l’intelligence du doute. C’est aussi cette herméneutique de l’incertitude qu’il met au service du cinéma, en travaillant avec le metteur en scène suisse Alain Tanner sur les scénarios de La Salamandre (1971), mais aussi du Milieu du monde (1974) et de Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000 (1976). Là encore, la forme adoptée résiste à toute clôture consolatrice en travaillant sur la multiplicité des points de vue.

Militant infatigable de nombre de causes, de la création d’un État palestinien au soutien de [...]

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Catherine BERNARD, « BERGER JOHN - (1926-2017) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 15 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/john-berger/