MELVILLE JEAN-PIERRE (1917-1973)

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Coiffé d'un éternel Stetson et le visage mangé par des lunettes noires, Jean-Pierre Melville apparaît aux uns comme un « poseur », aux autres comme un homme sensible, qui trouve ainsi à se protéger. Pour les uns il n'est qu'un faiseur « qui n'a rien à dire, mais le dit bien », pour les autres un artiste de premier ordre. Lui-même, intellectuel et cultivé, cherchait à prouver qu'il était un homme de spectacle et se considérait d'abord comme un spectateur avant d'être réalisateur.

Figure singulière, ce « franc-tireur » a joué un rôle prépondérant dans l'évolution du cinéma français en ouvrant le chemin à la Nouvelle Vague. D'une part, il est en effet le premier cinéaste (du moins de renommée) à être venu à la réalisation par la cinéphilie. D'autre part, il est le premier réalisateur à n'avoir pas appris son métier en suivant la filière classique (scénario, montage ou, plus souvent, assistance à la mise en scène) et à rompre avec les structures de production et les méthodes de travail en place depuis plusieurs décennies. Il est aussi le premier, en France, depuis la période pionnière, à avoir été son propre producteur et, probablement, le seul à avoir possédé son studio de prise de vues.

La construction d'un style

Né à Paris le 20 octobre 1917, Jean-Pierre Grumbach est très tôt mis en contact avec le cinéma : il a cinq ans quand on lui offre un projecteur Pathé-Baby et six quand il reçoit une caméra Pathé-Baby. Dès lors, tout en « consommant » beaucoup de films, et bien qu'il leur ait longtemps préféré le théâtre et le cirque, qui l'aident à former son regard, il tourne quantité de films amateurs, avec lesquels il acquiert des bases techniques et pratiques. À quinze ans, la vision de Cavalcade de Frank Lloyd (1933) décide de sa vocation de cinéaste. Le passage à l'acte est toutefois retardé par l'appel sous les drapeaux et la guerre qu'il fera dans l'armée française jusqu'à Dunkerque, puis dans la Résistance, l'armée britannique et, enfin, les Forces françaises libres (c'est alors qu'il prend pour pseudonyme le nom de Melville, par admiration pour l'auteur de Moby Dick).

Démobilisé, Jean-Pierre Melville entreprend d'entrer dans le milieu du cinéma. Les structures de production alors en vigueur le lui interdisant, il comprend que, s'il veut réaliser des films, il lui faut acquérir son indépendance. Aussi, crée-t-il sa propre société de production. Pour se « faire la main », il tourne d'abord un court-métrage : Vingt-Quatre Heures de la vie d'un clown (1946), avec Beby, un des génies de l'art clownesque. Il se lance ensuite dans la réalisation d'un long-métrage : Le Silence de la mer (1947), adapté du roman éponyme de Vercors, qu'il avait découvert alors qu'il était à Londres, et dont il s'était promis de faire le sujet de son premier film. Tourné dans la clandestinité, sans autorisation, dans des conditions matérielles difficiles, en décors naturels, ce film constitue pour son auteur un terrain d'expérimentation, conduisant à une narration anti-cinématographique, sans action, sans mouvement, sans dialogue, construite essentiellement avec des images et des sons.

Enthousiasmé par le film, Jean Cocteau lui propose de réaliser Les Enfants terribles (1950). Produit une fois encore à moindre frais et en toute indépendance, il offre à Jean-Pierre Melville une nouvelle possibilité d'expérimentation, tant sur le plan narratif (le dialogue, le commentaire, le huis clos) que technique (mobilité d'une caméra « ventouse » s'accrochant aux personnages). Si, comme pour le précédent, le film est accueilli avec enthousiasme par des cinéastes et des écrivains fameux, ainsi que par des futurs membres de la Nouvelle Vague, il reçoit un accueil beaucoup plus froid de la profession et de la critique.

Jean-Pierre Melville est cependant approché pour tourner Quand tu liras cette lettre (1953), le seul de tous ses films au scénario duquel il n'a pas collaboré. Afin d'être enfin considéré comme un « professionnel », il décide d'en faire « un film très très sage. Très très plat. Un film dans l'ordre, et non pas en marge ».

Il entreprend ensuite de réaliser deux œuvres, dont il est pour la première fois l'auteur du scénario original, et qui sont tournées dans une totale liberté : Bob le flambeur (1955) et, après plusieurs projets avortés, Deux Hommes dans Manhattan (1958). Quoique le second repose sur une structure dramatique « classique », une enquête, les deux films se présentent comme « une lettre d'amour », le premier à Paris, l'autre à New York. Tous deux revêtent la forme d'une « flânerie », à la construction relâchée, au ton insolite, qui, par leur liberté d'écriture, anticipent celle qui caractérisera les premiers films de la Nouvelle Vague.

En outre, ils développent – et surtout Bob le flambeur – les éléments « melvilliens » qui ne s'étaient jusqu'alors manifestés que discrètement : la solitude, le poids du passé, l'amitié, la trahison, l'errance, la nuit, l'amour impossible, l'ambiguïté des personnages, souvent en marge, et la complexité de leurs rapports, les lieux de prédilection (bars, night clubs, cercles de jeux, etc.), la typologie (chapeau mou, imperméable, pistolet automatique, voitures américaines, miroir dans lequel se regarde l'homme au cours d'une éphémère « minute de vérité »).

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Écrit par :

  • : critique et historien de cinéma, professeur d'histoire du cinéma

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Pour citer l’article

Alain GAREL, « MELVILLE JEAN-PIERRE - (1917-1973) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-pierre-melville/