GODECHOT JACQUES (1907-1989)

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La carrière et l'œuvre du doyen Godechot illustrent quelques-unes des vertus qui ont honoré l'universitaire français de ce siècle : dévoué à ses étudiants, vivifiant son enseignement par ses recherches et contribuant à enrichir la connaissance de notre passé, ne refusant pas les responsabilités administratives.

Comme tous ceux de sa génération, au sortir de l'agrégation, il débute dans l'enseignement secondaire, au lycée de Strasbourg ; puis il est affecté à l'École navale pour y enseigner l'histoire. Est-ce là qu'il contracte le goût des vastes horizons qui inspireront une partie de son œuvre historique ? Un séjour à la fondation Thiers lui permet d'achever la thèse de doctorat qu'il soutient en 1937 sur Les Commissaires aux armées sous le Directoire. Son intérêt pour la Révolution ne se démentira point : sans s'inféoder à l'orthodoxie qui inspire les titulaires de la chaire de Sorbonne dédiée à la période révolutionnaire, il s'imposera comme un des historiens incontestés de la période par ses travaux comme par ses responsabilités : direction des Annales historiques de la Révolution française, présidence de la Commission française et de la Commission internationale de la Révolution. Dès sa thèse perce une attention inhabituelle aux institutions qui s'affirmera dans le grand ouvrage, publié en 1952 sur Les Institutions de la France sous la Révolution et l'Empire, précieux traité qui rapproche deux points de vue ordinairement dissociés, l'approche historique et l'analyse juridique.

Les circonstances interrompent brutalement sa carrière : ses origines valent à ce patriote lorrain d'être révoqué par Vichy. La Libération le rétablit dans ses droits, il est élu en 1945 à la faculté des lettres de Toulouse. Il y fera toute sa carrière et y tiendra une place considérable. Il fut un grand professeur, forma des générations d'étudiants qui enseigneront à leur tour, suscita quantité d'études sur l'histoire de la région. La confiance et l'estime de ses pairs le portent au décanat en 1961. La tourmente de 1968 le trouve à la tête de la faculté. Jacques Godechot fut de ceux qui ne désertèrent pas leur poste et qui surent, à égale distance de la nostalgie pour l'ancienne université et de l'idolâtrie du changement, prendre leurs responsabilités dans les nouvelles structures, il dirige l'U.E.R. d'histoire dans l'université de Toulouse-Le Mirail jusqu'à ce que sonne l'heure de la retraite. Pendant près de vingt ans, il aura joué un rôle fort important dans les diverses instances qui régissent la carrière des professeurs et la vie de l'institution.

Parallèlement, il édifie une œuvre abondante – une vingtaine de livres – et variée. L'essentiel en est consacré à l'histoire de la Révolution.

Il n'est guère d'aspects de cette histoire qu'il n'ait étudiés à son tour : outre le traité sur les institutions, il écrivit une Histoire de la société française dans la même période. Sa contribution la plus originale et qui suffirait à inscrire son nom dans l'historiographie de la période est certainement d'avoir replacé la Révolution dans la perspective de son temps. Et ce par deux approches distinctes. Il a introduit en France la notion élaborée par les historiens américains d'une révolution atlantique ; l'événement français serait un épisode d'un vaste mouvement intéressant les deux rives de l'océan : une onde de choc qui aurait pris son origine aux États-Unis serait venue frapper l'Ancien Monde. Même si, trente ans après, sans méconnaître les liens tissés par l'histoire entre les deux révolutions, cette interprétation a été plutôt contestée, elle a eu l'avantage d'ouvrir un champ à l'étude comparée des mouvements révolutionnaires. Jacques Godechot se faisait lui-même, quelques années plus tard, l'historien du rayonnement de la Révolution francaise par toute l'Europe et de sa propagation dans La Grande Nation (1956), un de ses meilleurs livres. On mettra, aussitôt après, celui sur La Contre-Révolution, qui évoque l'envers, généralement négligé, du grand mouvement et en analyse tour à tour l'inspiration et la stratégie. À côté de ces grands ouvrages, fruits de longues recherches érudites, il en écrivit d'autres, plus alertes, sur des sujets moins austères : une Prise de la Bastille (1965), une Vie quotidienne sous le Directoire (1977). Une édition critique des Considérations sur la Révolution de Madame de Staël fut une de ses dernières publications.

À la différence de ces spécialistes qui s'enferment dans l'étude d'un temps, Jacques Godechot gardait de la curiosité pour d'autres sujets.

C'est peut-être la notion d'une révolution du monde occidental qui fut à l'origine de son Histoire de l'Atlantique (1947). Sa familiarité avec la période révolutionnaire ne fut pas étrangère à l'intérêt qu'il porta toute sa vie à l'histoire du Risorgimento italien.

Un autre titre recommande le nom de Jacques Godechot : il fut un des maîtres d'œuvre de la grande Histoire générale de la presse française, travail monumental qui restera longtemps l'ouvrage de référence pour l'histoire du journal et des journalistes qui firent à l'occasion de la Révolution la première expérience de la liberté et de leur pouvoir. Le hasard de la destinée a voulu que cet historien de la Révolution disparaisse l'année du Bicentenaire, mais l'année était déjà assez avancée pour qu'il ait pu voir la France renouer connaissance avec le grand événement qui avait occupé son esprit et ses recherches.

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  • : président de la Fondation nationale des sciences politiques

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René RÉMOND, « GODECHOT JACQUES - (1907-1989) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jacques-godechot/