FRANCEL'année politique 2015

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François Hollande devant le Congrès, Versailles, novembre 2015

François Hollande devant le Congrès, Versailles, novembre 2015
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France : abstentionnisme au premier tour des élections cantonales (1982-2011) et départementales (2015)

France : abstentionnisme au premier tour des élections cantonales (1982-2011) et départementales (2015)
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France : élections cantonales (1988-2011) et départementales (2015)

France : élections cantonales (1988-2011) et départementales (2015)
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France : élections régionales de 2015

France : élections régionales de 2015
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2015 est pour la France une année noire, la plus tragique qu’elle a connue depuis la fin de la guerre d’Algérie. En deuil après les attentats terroristes de janvier et de novembre, le peuple français n’a guère d’autres préoccupations en tête. Il est cruellement ramené à la brutalité de l’histoire, dans laquelle se conjuguent drames internationaux et maladies sociales. Malgré tout, les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher ne donnent lieu à aucune trêve politique, pas plus que les massacres du 13 novembre. La France ne saisit pas cette occasion de se consacrer sereinement à des débats de fond. Bien au contraire ! Les fractures du pays s’accentuent et une minorité de Français, toujours plus importante, préfère céder à la tentation des réponses radicales. Les attaques terroristes renforcent le sentiment que la sécurité de chacun est menacée, ce qui fait le lit du Front national et contribue sans doute à ses scores historiques lors des élections de l’année (départementales et surtout régionales). L’afflux en Europe de réfugiés fuyant la Syrie et d’autres pays en guerre, les débats que suscite le phénomène dans le pays et dans l’Union européenne, l’incapacité de la France à surmonter une crise économique qui s’éternise n’aident pas à combattre le sentiment, si ce n’est d’insécurité, du moins d’incertitude généralisée qui semble saisir l’opinion.

François Hollande devant le Congrès, Versailles, novembre 2015

photographie : François Hollande devant le Congrès, Versailles, novembre 2015

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Les attentats terroristes de 2015 sont aussi pour la France l'occasion de renouer avec certains des grands symboles de son histoire politique. Le 11 janvier, le peuple envahit la place de la République pour affirmer son unité et sa solidarité. Le 16 novembre, ce sont les représentants de la... 

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La France frappée par le terrorisme

Le 7 janvier, un premier attentat frappe la rédaction de Charlie Hebdo, le 8 janvier une jeune policière municipale est abattue à Montrouge, le 9 janvier le supermarché Hyper Cacher de la porte de Vincennes est attaqué. Presque un an plus tard, le 13 novembre, des attaques simultanées frappent le public d’un concert au Bataclan, le Stade de France et plusieurs restaurants et cafés. Le bilan humain de ces deux séries d’attentats plonge la France dans la consternation : en janvier, dix journalistes et collaborateurs du magazine satirique sont assassinés, quatre clients du supermarché et trois policiers, en novembre cent trente personnes sont tuées, pour la plupart des jeunes gens. La France prend unanimement conscience de sa vulnérabilité face au terrorisme, alors qu’elle est engagée sur plusieurs théâtres d’opérations extérieurs. Les deux séries d’attentats sont revendiquées par des organisations terroristes se réclamant de l’islam radical, la première par Al-Qaida dans la péninsule arabique (l’un des auteurs s’est toutefois présenté dans une vidéo posthume comme membre de l’État islamique), la seconde par l’État islamique (E.I.).

En janvier comme en novembre s’exprime à travers le monde une exceptionnelle solidarité internationale avec la France, solidarité qui va bien au-delà des cercles officiels. En France même, les attentats de janvier sont suivis, le 10 et surtout le 11 janvier, de manifestations de solidarité et de recueillement qui rassemblent plusieurs millions de personnes, au point qu’on parle dans les mois qui suivent d’un « esprit du 11 janvier » fait de dignité, de solidarité et de fraternité. La phrase « Je suis Charlie », écrite en lettres blanches sur fond noir, postée par un graphiste sur le réseau social Twitter, fait le tour du monde, accompagnée de variantes : « Je suis policier », « Je suis flic », « Je suis juif »… Une quarantaine de chefs d’État et de gouvernement affluent à Paris pour ouvrir le cortège de la manifestation du 11 aux côtés de François Hollande. En novembre, les manifestations de recueillement sont plus limitées, notamment en raison de l’instauration de l’état d’urgence, mais le sentiment d’union nationale est tout aussi puissant. Un hommage solennel est rendu aux victimes dans la cour des Invalides. Cependant, les deux séries d’attentats sont de nature différente, non seulement en raison du nombre des victimes, mais aussi des cibles choisies. En janvier, les terroristes se sont attaqués à un hebdomadaire accusé d’avoir insulté le prophète Mahomet, puis à un magasin juif. En novembre, ils frappent au hasard dans la population, parmi un public dans lequel une grande partie de l’opinion reconnaît le symbole d’un mode de vie fait de liberté, de joie, de plaisir et de musique, en toutes choses opposé à la culture de mort et de destruction de l’E.I.

L’élan de solidarité qui traverse la France ne trouve cependant pas de traduction concrète dans la vie politique du pays. Après les attentats de janvier, l’extraordinaire élan qui s’est manifesté en faveur de la liberté d’expression cède vite le pas aux querelles, notamment à l’occasion des élections départementales de mars 2015 ou des polémiques sur la grande manifestation du 11 janvier – dont se seraient tenus à l’écart la jeunesse paupérisée issue de l’immigration ainsi que les électeurs de l’extrême droite. Quant aux attaques terroristes de novembre, elles suscitent surtout l’effroi par leur ampleur. Mais elles ravivent aussi l’hostilité à l’immigration et à l’islam qui, relayée par l’extrême droite et une partie de la droite classique, devient l’un des thèmes dominants de la campagne des élections régionales de décembre. Les autorités et la majeure partie du personnel politique proclament leur refus des amalgames, et la condamnation des attentats par les autorités musulmanes de France est sans ambiguïté. Malgré tout, au cours de l’année, les débats sur le modèle français d’intégration n’en sont pas moins vifs.

Quant à l’esprit critique qui émaille le discours politique, il ne faiblit pas longtemps, ni à droite, ni à gauche, que ce soit à propos des failles de la lutte antiterroriste ou des mesures proposées par François Hollande. Dans le projet de révision constitutionnelle qu’il présente au Congrès réuni à Versailles au lendemain des attentats du 13 novembre, la question de la déchéance de nationalité des binationaux condamnés pour terrorisme ravive les clivages au sein de la majorité, et ce jusqu’à l’intérieur du gouvernement (la garde des Sceaux, Christiane Taubira, fait plusieurs fois part de son opposition à cette mesure).

Une politique économique hésitante

L’ambiance délétère engendrée par les attentats de janvier et de novembre se greffe sur le malaise persistant des Français quant à leur avenir économique. Malgré une légère éclaircie, due notamment à la chute des cours du pétrole, la crise de l’économie française se prolonge. Certes, la croissance, principalement tirée par une légère reprise de la consommation des ménages, est d’au moins 1,1 p. 100 en 2015 (elle était nulle en 2014, de 0,3 p. 100 en 2013), mais elle reste inférieure à la moyenne de la zone euro (1,5 p. 100). Les investissements des ménages stagnent et ceux des entreprises augmentent plus faiblement que prévu. En dépit de quelques résultats encourageants, dus principalement à la baisse de l’euro et à quelques gros contrats, les exportations restent insuffisantes.

Malgré un léger tassement en novembre 2015, le chômage touche 3,57 millions de personnes à la fin de l’année, soit une croissance de 2,5 p. 100 en un an. Le nombre des sans-emploi de moins de 25 ans augmente à nouveau (24,6 p. 100), ce qui signale sans doute l’essoufflement des dispositifs d’emplois aidés. Plus inquiétant encore, le nombre des chômeurs de longue durée (sans emploi depuis plus d’un an) augmente de plus de 9,8 p. 100 en un an (hausses de 9 p. 100 en 2014, de 14,6 p. 100 en 2013). Depuis juin 2008, il a augmenté de 149,9 p. 100. En un an, le nombre des chômeurs de plus de trois ans augmente de 16,3 p. 100. L’ancienneté moyenne des demandeurs d’emploi atteint désormais 570 jours.

La croissance de 1,5 p. 100 sur laquelle compte le gouvernement pour 2016 ne devrait suffire ni à faire reculer le chômage, ni à endiguer le sous-emploi que connaissent beaucoup de travailleurs. Plusieurs économistes craignent que l’effet des attentats se conjugue au ralentissement de l’expansion des pays émergents pour peser sur la croissance française. En septembre 2015, l’agence Moody’s dégrade d’ailleurs la note souveraine de la France à Aa2 (sa troisième meilleure note), s’alignant ainsi sur Fitch et Standard & Poor’s. Malgré une légère amélioration de son indice de développement humain (I.D.H.) en valeur absolue, la France régresse de la 20e à la 22e place. Son P.I.B. par habitant continue de décrocher par rapport à la moyenne des P.I.B. des pays de l’O.C.D.E., davantage encore par rapport à ceux de l’Allemagne et des États-Unis.

Les faiblesses de l’industrie française, dues notamment au sous-investissement, restent préoccupantes, comme en témoigne la prise de contrôle par des groupes étrangers de trois entreprises françaises importantes : Lafarge, Alcatel-Lucent et Alstom. L’industrie ne contribue plus que pour 11 p. 100 au P.I.B. français (23 p. 100 en Allemagne), n’emploie plus que 2,52 millions de salariés (7,26 en Allemagne). La France a en effet détruit 446 000 emplois industriels depuis 2008, pendant que l’Allemagne en créait 129 000. La situation des finances publiques reste sous tension – ce que les mesures annoncées par le chef de l’État après les attentats du 13 novembre risquent d’aggraver – et, mécaniquement, la dette publique continue d’augmenter. Elle est d’environ 96,3 p. 100 du P.I.B. à la fin de 2015 (95,6 en 2014, 92,3 p. 100 en 2013, 89,6 p. 100 en 2012). En principe, le déficit public a été ramené à 3,8 p. 100 à la fin de 2015 (4,4 p. 100 en 2014), mais les mesures annoncées en fin d’année pourraient compromettre l’objectif des 3,3 p. 100 du budget 2016 – la Commission européenne a déclaré qu’elle se montrerait compréhensive en raison des circonstances. En grande partie à cause de la crise, le taux des prélèvements obligatoires baisse légèrement (44,5 p. 100 du P.I.B. en 2015, 46 p. 100 en 2013, 44,9 p. 100 en 2014). Le gouvernement a annoncé une diminution de l’impôt sur le revenu qui devrait bénéficier à 8 millions de foyers fiscaux – un million d’entre eux en seraient totalement exemptés –, mais cette mesure reste d’ampleur limitée et ne concernera pas les classes moyennes supérieures, sur lesquelles pèse la part essentielle de l’augmentation de la charge fiscale depuis quelques années. La diminution des dépenses reste sans doute insuffisante (elle est de 16 milliards d’euros dans le projet de loi de finances 2016, dont 5,1 milliards d’économies sur le budget de l’État) pour permettre de nouvelles baisses d’impôt et réduire durablement le déficit des comptes publics. Comme le reconnaît le Premier ministre Manuel Valls en octobre, le gouvernement paie au prix fort le « choc fiscal » du début du quinquennat, à l’origine selon lui d’une « rupture des Français avec l’impôt ».

Deux élections sous tension

Sans surprise, les élections – départementales (ex-cantonales), les 22 et 29 mars, et régionales, les 6 et 13 décembre – font perdre des positions à la gauche, ce qui est un phénomène classique en deuxième tiers de mandature présidentielle. La gauche perd la présidence de 29 départements et n’en gagne qu’un. Elle perd plus de 13 points par rapport aux cantonales de 2011, réalisant son plus mauvais score à ce type d’élections depuis 27 ans. Cependant, la droite classique, avec 36,41 p. 100 des voix, fait presque score égal avec la gauche. La forte poussée du Front national (25,79 p. 100, soit dix points de plus qu’en 2011) est en effet le principal événement du scrutin. Les électeurs du F.N. se reportent majoritairement au second tour sur les candidats de la droite, qui conquiert ainsi de nombreux départements.

France : abstentionnisme au premier tour des élections cantonales (1982-2011) et départementales (2015)

tableau : France : abstentionnisme au premier tour des élections cantonales (1982-2011) et départementales (2015)

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Les abstentions au premier tour des élections cantonales (1982-2011) et départementales (2015), en pourcentages des suffrages exprimés. 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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France : élections cantonales (1988-2011) et départementales (2015)

tableau : France : élections cantonales (1988-2011) et départementales (2015)

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Évolution des forces politiques au premier tour des élections cantonales-départementales depuis 1988 en métropole. 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Les élections régionales devaient apporter sa consécration à la réforme des territoires (loi relative à la délimitation des régions de janvier 2015, loi sur la nouvelle organisation territoriale de la République promulguée en août 2015…), présentée comme un des grands œuvres du quinquennat. Outre la redéfinition des compétences des entités territoriales françaises, la carte des régions métropolitaines est profondément remaniée. Leur nombre est ramené de vingt-deux à treize (dont la Corse, qui n’est pas une « région », mais en exerce les compétences). Cependant, les élections régionales sont surtout pour la droite l’occasion de conquérir des régions importantes : l’Île-de-France, Rhône-Alpes-Auvergne, Provence-Alpes-Côte d’Azur, etc. Quant au F.N., profitant sans doute du climat de peur et de méfiance à l’égard des migrants qui prévaut trois semaines après les attentats du 13 novembre, il obtient le meilleur score national de son histoire en voix et en pourcentage (près de 28 p. 100 des suffrages). La stratégie de retrait républicain décidée par le Parti socialiste dans les régions P.A.C.A. et Nord-Pas-de-Calais-Picardie (en Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, le candidat socialiste refuse de se retirer) empêche l’extrême droite de remporter une région. Quant à la gauche, elle parvient à limiter ses pertes, ce qui fait dire à plusieurs commentateurs que les élections régionales n’ont pas eu de véritable gagnant.

France : élections régionales de 2015

carte : France : élections régionales de 2015

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Résultats des élections régionales de 2015. 

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France : élections régionales (1986-2015)

tableau : France : élections régionales (1986-2015)

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Résultats définitifs du premier tour des élections régionales en pourcentages exprimés depuis 1986 en France métropolitaine. 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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France : abstentionnisme aux élections régionales (1986-2015)

tableau : France : abstentionnisme aux élections régionales (1986-2015)

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Les abstentions aux élections régionales depuis 1986 (en pourcentage des inscrits). 

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France : second tour des régionales (2010-2015)

tableau : France : second tour des régionales (2010-2015)

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Les résultats du second tour des élections régionales en métropole en 2010 et en 2015. 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Un gouvernement par gros temps

L’activité législative et réglementaire est intense en 2015. Les textes les plus marquants sont en lien direct avec les attentats. Après l’adoption de la loi controversée du 24 juillet relative au renseignement et de celle du 20 novembre, prolongeant l’état d’urgence décrété le 14 novembre en Conseil des ministres, c’est le projet de réforme constitutionnelle (projet de loi constitutionnelle de protection de la Nation), annoncé par le président de la République lors de la réunion du Parlement en Congrès le 16 novembre qui soulève les débats les plus vifs. Le projet de constitutionnalisation de l’état d’urgence fait l’objet d’un certain nombre de critiques, mais c’est l’inscription dans la Constitution de la déchéance de nationalité des binationaux condamnés pour actes de terrorisme qui suscite le plus d’attaques d’une partie de la gauche, tout comme le projet de renforcement des prérogatives du parquet et de la police porté par Manuel Valls.

Celle qu’on continue, faute de mieux, d’appeler « la gauche de la gauche » – notamment les « frondeurs » du Parti socialiste – avait déjà été échaudée par la loi du 6 août pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques, dite « loi Macron ». Le gouvernement avait dû utiliser à trois reprises l’article 49-3 de la Constitution pour faire adopter ce texte d’inspiration libérale-sociale. Autre réforme diversement accueillie, celle de la ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem sur le collège, subit de vives critiques jusque dans le camp gouvernemental. La loi, qui veut favoriser l’interdisciplinarité et l’initiative des équipes pédagogiques, tout en luttant contre l’échec scolaire, suscite un débat sur des questions cruciales. Quel modèle d’école privilégier ? Quels contenus enseigner ?

Soutenue par le président de la République, la réforme du collège devrait encore alimenter les débats en 2016, tout comme le projet de réforme constitutionnelle, ainsi que les mesures annoncées par François Hollande lors de ses vœux aux Français : généralisation du service civique, grands travaux pour la « croissance verte », développement de l’apprentissage, formation de 500 000 demandeurs d’emploi en 2016, réforme du code du travail – qui sera sans doute plus limitée que l’espéraient certains libéraux –, augmentation des aides à l’embauche pour les P.M.E.

Une majorité en attente

Du côté de la majorité, l’année 2015 semble marquée par l’attentisme. Le Parti socialiste continue de pâtir de ses divisions internes et de l’impopularité de l’exécutif, ce qui limite son champ d’action. Plusieurs personnalités importantes quittent Europe Écologie-Les Verts, dont Jean-Vincent Placé et François de Rugy, respectivement président et coprésident des groupes parlementaires E.E.-L.V. du Sénat et de l’Assemblée. Ils reprochent à la direction de leur parti son opposition frontale au gouvernement et son rapprochement du Front de gauche. Les piètres résultats des écologistes aux élections départementales et régionales signalent d’ailleurs leur marginalisation croissante. Quant au Front de gauche, la persistance de la brouille entre Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent, le secrétaire général du Parti communiste, ne l’aide pas à définir une ligne politique identifiable, autre que d’opposition de plus en plus forte à l’exécutif.

Au cas, plus que probable, où François Hollande serait candidat à sa propre succession, y aurait-il ou non une multiplication des candidatures à gauche, susceptibles de l’empêcher de parvenir au second tour de la présidentielle de 2017 ? Tout tend à démontrer que ce soit là l’un des derniers enjeux disponibles pour la gauche française à l’orée de l’année 2016.

Une opposition désunie

Malgré les progrès électoraux de la droite aux élections départementales et, dans une moindre mesure, régionales, l’opposition a du mal à définir un projet susceptible de la rassembler. L’alliance du parti Les Républicains (ex-U.M.P.), de l’U.D.I et du MoDem aux élections départementales et régionales cache mal les désaccords qui la fissurent. Au mois de mai, le nouveau nom de l’U.M.P., rebaptisé « Les Républicains » par Nicolas Sarkozy, est approuvé par 83,28 p. 100 des militants. Ce succès est moins mitigé que la réélection de l’ancien président de la République à la tête du parti en 2014, mais il n’est pas unanime. Le faible taux de participation (45,74 p. 100) en témoigne. Les divisions de la droite continuent d’ailleurs à s’étaler sur la place publique. L’approche des primaires prévues pour 2016, en vue de la présidentielle de 2017, réveille les rivalités personnelles entre les principaux candidats : Nicolas Sarkozy, Alain Juppé et François Fillon. Les désaccords de fond se cristallisent autour de cet antagonisme. L’ancien président de la République, en panne dans les sondages, durcit sa ligne. Il critique les accords de Schengen, parfois la construction européenne elle-même, défend le droit du sang, veut restreindre l’accueil des réfugiés et choisit de s’en prendre au gouvernement aussitôt après les attentats de novembre… La ligne d’Alain Juppé est plus centriste et modérée. Quant à François Fillon, il se fait le chantre du libéralisme économique, tout en affirmant haut et fort son soutien à la Russie de Poutine (engagée en Ukraine et en Syrie dans une stratégie peu compatible avec celle de la France). Nicolas Sarkozy, plus prudent sur la Syrie, n’en appelle pas moins à un réchauffement des relations de la France avec Moscou et se refuse à condamner l’annexion de la Crimée par la Russie. Alain Juppé, de son côté, prend nettement ses distances vis-à-vis de la russophilie de ses concurrents.

Entre les deux tours des régionales de décembre, la question de l’attitude à adopter devant les succès du F.N. ravive les tensions à droite, qui aboutissent à l’éviction brutale de Nathalie Kosciusko-Morizet de la vice-présidence des Républicains. La volonté du président des Républicains d’affirmer son autorité sur le parti – ce dont témoigne cette éviction décidée par Nicolas Sarkozy lui-même –, n’empêche pas le nombre des adhérents de refluer tout au long de l’année 2015.

L’année du F.N., avant de se conclure par les meilleurs scores électoraux de son histoire, est en grande partie occupée par le conflit qui oppose la présidente du parti, Marine Le Pen, à son père. Pour avoir repris ses propos sur les chambres à gaz « un détail de la Seconde Guerre mondiale », Jean-Marie Le Pen est exclu du parti. La domination de Marine Le Pen sur le Front national semblerait désormais sans partage, sans la concurrence de plus en plus flagrante d’un autre membre de la famille, Marion Maréchal-Le Pen, adepte d’une ligne nettement moins « normalisée » que celle préconisée par sa tante. Les listes menées par les deux femmes aux régionales obtiennent d’ailleurs des scores similaires (plus de 40 p. 100).

La politique étrangère

En 2014, la France intervenait au Mali, en Centrafrique et au Sahel, et s’engageait en Irak au côté de la coalition internationale contre l’État islamique (E.I.). En 2015, les opérations extérieures s’amplifient, avec les frappes aériennes en Syrie, décidées après les attentats de novembre. Beaucoup de spécialistes militaires s’inquiètent toutefois des limites des capacités de l’armée française, fortement sollicitée depuis quelques années à l’extérieur, et de plus en plus par la surveillance intérieure (plan Vigipirate, état d’urgence à partir de novembre). Après les attentats de novembre, François Hollande en appelle au renforcement des actions de la coalition contre l’E.I., programme qui se heurte cependant à plusieurs réalités : la rivalité des puissances au Moyen-Orient, le soutien apporté par la Russie et l’Iran au président syrien Bachar al-Assad, et le peu d’empressement des États-Unis à déployer des troupes trop nombreuses sur le sol syrien. La France bénéficie cependant de l’appui aérien du Royaume-Uni et du soutien logistique de l’Allemagne pour ses opérations.

L’année 2015 est également marquée par la crise des réfugiés, qui fuient la Syrie en guerre ou d’autres pays. Après un temps de tergiversations, la France adopte finalement une position claire, en s’engageant en septembre à accueillir sur son sol 24 000 réfugiés en deux ans – moins cependant que l’Allemagne d’Angela Merkel.

François Hollande et Angela Merkel s’engagent également dans la recherche d’une solution négociée au conflit entre l’État ukrainien et les combattants sécessionnistes de l’est du pays (soutenus militairement par Moscou), et jouent un rôle important dans la négociation des accords de cessez-le-feu de Minsk 2 (février) – qui tardent toutefois à être respectés par les forces pro-Russes. En raison du conflit ukrainien, et en particulier de l’annexion illégale de la Crimée par la Russie, la France avait décidé de ne pas livrer à la Russie les deux porte-hélicoptères Mistral qu’elle lui avait vendus en 2011. L’imbroglio diplomatique provoqué par cette décision s’achève au mois d’août par un accord prévoyant le remboursement intégral des avances versées par la Russie, puis par la revente des deux bâtiments à l’Égypte.

Enfin, l’année diplomatique française s’achève par un succès, alors que le pays vient d’être frappé par les attentats de novembre. L’organisation au Bourget de la COP 21 (la Conférence mondiale de lutte contre le réchauffement climatique, présidée par la France), se conclut en effet par un accord en principe contraignant, signé le 12 décembre par les représentants des 195 pays participants.

Les fondements politiques de la France en crise

Au terme de l’année 2015, plusieurs des principes sur lesquels se fonde la vie publique française semblent avoir été sérieusement bousculés. Ainsi, le fragile équilibre adopté par la France au fil des décennies entre liberté et droits, d’une part, ordre et sécurité, d’autre part, pourrait connaître de sérieuses inflexions. Ce problème, classique en période de menaces, ne peut manquer d’avoir des prolongements dans notre politique étrangère. Quelle place les droits de l’homme doivent-ils y tenir ? Quelles places respectives réserver au droit et à la force ?

Le modèle français d’intégration et de laïcité pourrait aussi subir de sérieuses remises en cause. La France ne s’est jamais définie comme multiculturelle et a opté pour un modèle dit de « laïcité ouverte ». Or, après les attentats, plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer la faillite des processus d’intégration, qui n’ont pas su éviter à des jeunes, musulmans ou non, de dangereuses dérives (le nombre des candidats au djihad en Syrie, si circonscrit qu’il soit, n’en reste pas moins impressionnant).

Enfin, une grande partie de l’opinion veut oublier les acquis de la construction européenne et se prend à rêver d’un retour à des frontières protectrices. Que les Européens compatissent sans réserve à la situation des réfugiés, notamment syriens, et se refusent en même temps à l’idée de les accueillir repose de manière inattendue la question des valeurs qui fondent le projet européen.

La France n’est pas le seul pays à se poser ces questions. Mais, en raison de sa tradition politique, de son statut de grande puissance nucléaire et de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, ainsi que de son rôle moteur en Europe, elles ont pour elle un caractère de solennité et d’urgence.

—  Nicolas TENZER

Écrit par :

  • : président du Centre d'étude et de réflexion pour l'action politique

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Pour citer l’article

Nicolas TENZER, « FRANCE - L'année politique 2015 », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 janvier 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/france-l-annee-politique-2015/