BLOCH ERNST (1885-1977)

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En rupture avec les formes sclérosées du marxisme, l'œuvre d'Ernst Bloch tente de jeter un pont entre la théorie de l'émancipation prolétarienne et l'imaginaire qui soutient sa pratique. Le sentiment de révolte allié au principe d'espérance forme le ferment d'une « utopie concrète » où s'esquisse la reconquête de l'homme par lui-même.

Ernst Bloch

Photographie : Ernst Bloch

Le philosophe allemand Ernst Bloch (1885-1977), ici en 1935, enseigna successivement à l'université de Leipzig (R.D.A.), où ses idées lui valurent une mise à la retraite anticipée, puis à l'Ouest, à Tübingen. 

Crédits : Fred Stein Archive/ Archive Photos/ Getty Images

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Né à Ludwigshafen, Bloch entreprend des études classiques et se passionne pour la physique, la musique et la philosophie. Il abandonne l'enseignement pour se consacrer à la littérature et à l'essai, rencontre Lukács et écrit L'Esprit de l'utopie, qui paraîtra en 1918. Ses convictions pacifistes l'incitent, pendant la Première Guerre mondiale, à chercher refuge en Suisse, où il fait la connaissance de Walter Benjamin et accueille avec enthousiasme la révolution bolchevique. En 1921, son Thomas Münzer montre que le millénarisme préfigure les mouvements modernes de libération sociale. La montée du nazisme l'exile à Zurich. Il y publie Héritage de ce temps (1935). De 1938 à 1948, il séjourne aux États-Unis, dont il gardera un mauvais souvenir. Sujet-Objet, éclaircissement sur Hegel paraît en 1949, suivi par un développement de sa conception de l'utopie : Le Principe Espérance (3 vol., 1954-1959) et Droit naturel et dignité humaine (1961). Professeur à Leipzig, Bloch, dont les idées sont suspectes à l'orthodoxie marxiste, est mis à la retraite en 1956. Surpris à l'Ouest pendant la construction du mur de Berlin, il décide de s'y installer et enseigne à Tübingen. Il publiera en 1968 L'Athéisme dans le christianisme et, en 1975, Experimentum mundi. Il meurt à Stuttgart en 1977.

Écrit pendant les années de guerre, L'Esprit de l'utopie apparaît comme une protestation de la vie dans des circonstances dominées par des sentiments auxquels Bloch refuse le statut ontologique : l'angoisse, la souffrance, la peur de la mort. Selon lui, la peur n'est pas une expression de l'être en soi, mais la conscience d'une impasse où l'humain se prend au piège d'une histoire qui le déshumanise. La réaction de défense réside dans le principe d'utopie, moteur d'une émancipation subjective dont les effets se propagent collectivement : « Je suis, nous sommes. Il n'en faut pas davantage. À nous de commencer. C'est entre nos mains qu'est la vie. Il y a beau temps qu'elle s'est vidée de tout contenu. Absurde, elle titube de-ce, de-là, mais nous tenons bon et ainsi nous voulons devenir son poing et incarner ses buts. » L'esprit d'utopie est la vraie racine de toute espérance révolutionnaire, telle est la thèse illustrée par l'étude sur Thomas Münzer et sur le millénarisme, version sacralisée d'une aspiration permanente au mieux-être : « Ma conception de l'utopie est concrète, précise Bloch, c'est-à-dire liée à la possibilité objective présente dans la réalité. » Et il ajoute : « L'utopie n'est pas fuite dans l'irréel ; elle est l'exploration des possibilités objectives du réel et combat pour leur concrétisation. »

« L'inquiétante étrangeté du fascisme » inspire à l'auteur d'Héritage de ce temps le concept de « non-contemporanéité ». L'analyse part de réalités quotidiennes pour cerner les « mythologies très anciennes qui, avec leurs moutures les plus récentes, viennent à l'aide de l'ignorance ». Bloch souligne que tous les éléments d'une époque ne sont pas « présents dans le même temps présent [...]. Des temps plus anciens que ceux d'aujourd'hui continuent à vivre dans les couches plus anciennes. » Par une méthode de montage, qui rassemble des composantes apparemment disparates et rapprochées par le chaos social contemporain, il met en évidence le travestissement des archaïsmes en modernité et la part délibérément occultée du nouveau, la présence du vivant qui est au cœur de l'homme, que l'on ne connaît pas encore et qui est « par-dessus tout ».

Droit naturel et dignité humaine poursuit le combat contre l'oppression au nom d'un rêve irréductible de liberté. Il s'agit de « bouleverser toutes les relations où l'homme reste humilié, asservi, déclassé et méprisé ». Entre les utopies sociales et la notion de droit naturel se tisse la trame d'un projet qui, bien que soumis à l'histoire, reparaît au fil du temps avec une parfaite constance, la quête de l'harmonie et du bonheur. Le Principe Espérance revient sur le concept d'utopie concrète, où les potentialités individuelles aboutissent à l'actualisation, non dans la transcendance d'un ciel inaccessible, [...]

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Pour citer l’article

Raoul VANEIGEM, « BLOCH ERNST - (1885-1977) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 octobre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ernst-bloch/