ÉRA ou ERRA POÈME D'

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Poème babylonien qui doit son titre au nom de son protagoniste, le dieu de la Peste et de la Guerre. Le poème d'Éra raconte, en quelque sept cent cinquante vers, la destruction et la restauration de la Babylonie : les Sept, divinités guerrières, excitent leur maître Éra, qui y est déjà enclin, à attaquer les hommes, coupables d'être trop bruyants, et même les animaux. Son compagnon, Ishum, qui joue à ses côtés un rôle modérateur, le met en garde contre ce qu'il considère comme un complot contre les dieux ; mais Éra a un plan simple, qu'il va réaliser point par point : persuader Marduk de quitter son temple de Babylone, où sa présence assure l'ordre du cosmos. Marduk se montre réticent, d'autant que le monde, après le Déluge, n'a pas vraiment retrouvé sa stabilité, sa propre statue n'a pas retrouvé son éclat. Éra lui propose alors de prendre sa place pendant que les ouvriers divins restaureront son apparence.

Dès le départ de Marduk, le désastre qu'il avait craint se déchaîne : Éra se refuse à remplir ses engagements envers son prédécesseur et applique son terrifiant programme de destruction universelle et de subversion de toutes les valeurs de la civilisation. Les dieux s'en épouvantent, Ishum s'attriste sur les humains, mais Éra rejette la responsabilité de tout sur l'absence de Marduk et perd toute mesure. Un roi humain double, sur le plan terrestre, les tristes exploits du dieu. La guerre civile fait rage à Babylone même ; choqué, Marduk maudit toutes les villes. Ishum parvient enfin à calmer Éra, en lui représentant l'injustice de son attitude. Éra se rend à ses raisons et détourne sa haine sur les pays étrangers. Le dieu destructeur reconnaît ses torts et revient dans son temple. Ishum bénit alors la Babylonie et lui promet l'indépendance, la réorganisation politique et la reconstruction économique.

Bien qu'elle utilise des thèmes connus de toute la littérature babylonienne (le Déluge, le dieu abandonnant son temple, etc.), l'œuvre présente des traits qui la mettent tout à fait à part. Son rédacteur, Kabti-ilani-Marduk, l'aurait apprise en songe de la bouche même du dieu, et il l'aurait fidèlement transcrite. Ce texte est prophylactique, et Éra avertit que quiconque en possédera un exemplaire sera à l'abri de la peste. Sa langue est d'une tenue poétique exceptionnelle et Kabti-ilani-Marduk témoigne d'une vaste culture, qu'il met au service de sa thèse politico-religieuse : quelles sont les conditions d'une renaissance de la Babylonie ? Cette sublimation d'une situation réelle serait plus compréhensible si l'on pouvait la dater, mais le travestissement mythologique est assez complet pour brouiller la vue : l'auteur a dû écrire soit à la fin du ~ IIe millénaire, soit au début du ~ Ier millénaire, lors des attaques élamites ou lors des invasions araméennes. Pessimiste foncier, il semble beaucoup plus à l'aise dans la description des massacres que dans celle de la paix. À la question : pourquoi le mal ? on répondait jusqu'à lui : à cause du péché des hommes. L'immensité du désastre où son pays a failli sombrer interdit à Kabti-ilani-Marduk de s'en contenter. Certes, les hommes sont à l'origine de tout, mais leur faute paraît bien insignifiante, eu égard au châtiment (et que dire des bêtes ?). Le mal n'est possible que parce que les garants divins de l'ordre sont soit absents, soit inattentifs, mais il a ensuite une dynamique propre qui dépasse ses initiateurs et menace les dieux mêmes. Ainsi s'explique l'apparition de thèmes annexes, traités en mineur : pourquoi la protection divine vient-elle à manquer ? quels sont les rapports théologiques entre le dieu et la statue qui l'incarne ? Les réponses à ces questions ne peuvent être qu'ambiguës et insatisfaisantes.

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  • : directeur d'études à l'École pratique des hautes études (section des sciences religieuses) Paris

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Pour citer l’article

Daniel ARNAUD, « ÉRA ou ERRA POÈME D' », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/era-erra/