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LECOURT DOMINIQUE (1944-2022)

Une philosophie des sciences originale

Si l’on retient de Lecourt son rôle dans la caractérisation de cette manière singulière de lier histoire et philosophie des sciences, dans laquelle il réunit Bachelard, Canguilhem et Foucault notamment, sous le concept d’épistémologie historique, il faut noter combien cette contribution s’inscrit dans sa propre vision des rapports entre histoire, philosophie et pratique scientifique. Cette vision, qui ne variera guère entre 1970 et 1990, est d’abord inspirée par le matérialismedialectique puis se détache progressivement du marxisme pour promouvoir une analyse matérialiste alternative, inspirée de Bachelard et de Wittgenstein. Elle se caractérise par une critique de la prétention totalisatrice de la philosophie et replace les problèmes (scientifiques comme philosophiques) au niveau de leurs conditions concrètes, singulières et localisées, en prenant ses distances vis-à-vis des abstractions philosophiques et de leurs effets de pouvoir (L’Ordre et les jeux, 1981 ; La Philosophie sans feinte, 1982). Les réflexions de Lecourt sur les rapports entre histoire, philosophie et sciences, en discussion avec la tradition marxiste, ont eu un impact considérable dans de nombreux pays, notamment en Amérique latine. Lecourt est un remarquable commentateur critique des textes philosophiques sur les sciences, qu’il s’agisse de la tradition épistémologique française (L’Épistémologie historique de Gaston Bachelard, 1969 ; Pour une critique de l’épistémologie, 1972 ; Bachelard : le jour et la nuit, 1974), des analyses marxistes sur les sciences (Une crise et son enjeu, 1973 ; Lyssenko, histoire réelle d’une « science prolétarienne », 1976) ou du néopositivisme logique et de ses critiques par Popper et Wittgenstein (L’Ordre et les jeux, 1981). Il est aussi un excellent analyste de la conjoncture de la fin du xixe siècle qui a reconfiguré les rapports entre sciences et philosophie. Mais jamais Lecourt ne se limite à un rôle d’exégète. Sans relâche revient un effort visant à affranchir l’épistémologie des sciences de toute théorie préalable de la connaissance qui supposerait un rapport primordial entre sujet et objet, poserait la question du fondement des vérités scientifiques et soumettrait les pratiques scientifiques à la juridiction surplombante et unitaire de la philosophie. Pour Lecourt, une telle analyse est liée à une approche spiritualiste des sciences ou, à tout le moins, à une conception traditionnelle de la philosophie, laquelle – tout en prétendant rester neutre – cherche à réglementer les pratiques scientifiques au nom de prétendues « données fondamentales », au nom des règles formelles de la logique, ou encore de critères abstraits et généraux. Contre cette approche, il défend une analyse matérialiste – ou « surmatérialiste », comme il la nomme dans L’Ordre et les jeux – qui part du fait que les sciences produisent des connaissances objectives, construisent leurs objets et leurs problèmes dans un processus de discussion et de correction perpétuelles et obéissent à des épistémologies toujours locales et provisoires. Il propose d’étudier les processus concrets de transformation des pratiques scientifiques sans prétendre les régenter ou les ramener à un fondement imaginaire. Lecourt s’efforce plutôt de mettre à jour leurs présupposés silencieux pour les porter à la discussion. Une telle approche comporte une double exigence : elle considère comme inséparables l’analyse philosophique et l’analyse historique des sciences, et suppose l’implication de la philosophie dans les pratiques scientifiques telles qu’elles se font réellement. Sur ce point, si Lecourt promeut l’épistémologie historique « française », il le fait en l’exhortant à entrer au cœur de la matérialité des savoirs et des rapports sociaux qui organisent les pratiques scientifiques.[...]

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Écrit par

  • : maître de conférences en histoire et philosophie des sciences, université Paris-Cité/SPHERE-Centre Georges Canguilhem
  • : maître de conférences en philosophie, chercheuse UMR CNRS-université Paris-Cité SPHERE, directrice de l'institut La Personne en médecine

Classification

Pour citer cet article

Claude-Olivier DORON et Céline LEFÈVE. LECOURT DOMINIQUE (1944-2022) [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : (consulté le )

Média

Dominique Lecourt - crédits : Bertrand Guay/ AFP

Dominique Lecourt

Autres références

  • FÉDIDA PIERRE (1934-2002)

    • Écrit par Roland GORI
    • 1 516 mots
    C'est en 1993 qu'il fonde, avec Dominique Lecourt, le Centre d'études du vivant, dont la vocation est de mettre en débat éthique et philosophique, recherches et interrogations engendrées par les sciences du vivant, comme « rattrapées » par la portée sociale et humaine de leurs fulgurantes mutations technologiques....
  • LYSSENKO (AFFAIRE)

    • Écrit par Gabriel GACHELIN
    • 3 414 mots
    • 5 médias
    ...puis annulé. En 1938, les principaux généticiens sont sous les verrous. Vavilov, déclaré ennemi de classe, mourra de faim en 1943 à la prison de Saratov. Dominique Lecourt montre clairement que Lyssenko apparaît dans cette première période comme l'acteur principal d'une tragédie écrite par Staline et destinée...

Voir aussi