DÉJEUNER CHEZ WITTGENSTEIN (T. Bernhard)

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Le grand écrivain et auteur dramatique autrichien Thomas Bernhard (1931-1989) n'est jamais allé chercher très loin son inspiration. On peut dire qu'une large partie de son œuvre est autobiographique, en clair dans ses récits, d'une manière à peine voilée dans ses pièces. S'il n'y figure pas à visage découvert – le genre en exclut pratiquement l'hypothèse – son entourage lui procure des porte-parole tout comme des objets de détestation. Homme en révolte à la dent dure, Thomas Bernhard dénonce les ridicules et les bassesses de ses compatriotes. C'est qu'il a à régler avec eux bien des comptes. Autrichien en dépit de lui-même, il va répétant que tout a dégénéré dans cette « ignoble patrie », et ce ressassement, dans ses romans comme dans ses pièces, est sans doute l'expression la plus manifeste de sa verve vengeresse. Si Déjeuner avec Wittgenstein est une de ses pièces les plus violentes, c'est que le protagoniste, du fait de ses séjours dans un hôpital psychiatrique – fou ou simulateur, qui sait ? – acquiert le droit de se débonder sans retenue. À travers le personnage de Ludwig Wittgenstein, tout ce que Thomas Bernhard a envie de cracher.

Wittgenstein est un nom très connu en Autriche. Il est celui d'une grande famille richissime et amie des arts, au sein de laquelle est né un logicien et linguiste dont l'œuvre, à partir du Tractatus logico-philosophicus (1921), a bouleversé la pensée du xxe siècle. Non-conformiste, Ludwig Wittgenstein s'est très vite éloigné du monde qui était le sien à l'origine, tout comme Paul, autre membre de la famille Wittgenstein mort interné, et dont Thomas Bernhard a fait le protagoniste de son récit, Le Neveu de Wittgenstein (1982). À Paul, il a d'ailleurs emprunté bien des traits – comportement, esprit de dérision – pour en doter le Ludwig du Déjeuner. Les thèmes chers à Bernhard – le génie et la folie, la haine de la famille, la tentation de l'inceste – étaient quant à eux déjà présents dans le roman Corrections (1975) dont le personnage principal s'inspirait lui aussi de Ludwig Wittgenstein. Précisons enfin que le nom de Wittgenstein ne figure ni dans le titre original, Ritter, Dene, Voss (trois acteurs allemands célèbres qui ont créé plusieurs pièces de Bernhard), ni dans la pièce, où les deux sœurs et le frère sont des Worringer. Mais nul ne pouvait s'y tromper en Autriche, d'autant que Voss est appelé Ludwig par elles. C'est l'éditeur français, qui a donné à la pièce un titre qui nous éclaire et qui est tout à fait justifié.

Déjeuner chez Wittgenstein a été créé par le théâtre de l'Échange, compagnie dirigée par Jean Le Scouarnec et Erika Vandelet, au Manoir de Saint-Urchaut (Pont-Scorff, près de Lorient), lieu de leur résidence. Une tournée a amené le spectacle en avril 2000 à Paris, au théâtre Le Ranelagh. Tout se joue dans une vaste pièce dont les boiseries sombres évoquent la salle à manger de grands bourgeois. Elle est occupée par une large et longue table pouvant accueillir une douzaine de personnes ; des chaises aux extrémités et au centre sont réservées aux acteurs, les autres à la disposition de spectateurs ; en retrait, des sièges pour ceux qui n'ont pas place à la table. Aux murs sont accrochés de nombreux portraits de famille.

Dene, la sœur aînée, est allée chercher son frère Voss – soit Ludwig – à l'asile psychiatrique de Steinhof où il fait de longs séjours. Tout en dressant la table elle se réjouit. « Depuis des mois/ souper ensemble avec Ludwig/ nous trois seuls/ sans être dérangés. » Ritter, l'autre sœur, lit le journal, ostensiblement. Elle désapprouve. « Ça se termine chaque fois par une catastrophe. » L'une est à la dévotion de son frère, recopiant ses manuscrits depuis vingt ans, et attentionnée au point de l'exaspérer ; l'autre a pris ses distances : « J'ai sauvé ma peau. » Voss vient à table et ce ne sont que récriminations, contre Dene spécialement. Mais, l'exaspération montant, les raisons de fulminer se multiplient contre les parents, les enfants, les médecins, les écrivains, les peintres, les philharmonies, les théâtres, oui, car les deux sœurs sont actrices. Des mots sont répétés à satiété : répugnant, écœurant, dégoûtant, abject, partout la puanteur... Puis Voss s'en prend aux tableaux, décrochés, retournés contre le mur. Il dénigre les plats préparés par Dene avec amour, et sa révolte culmine lorsqu'on sert les profiteroles. « Ton dessert préféré », a dit Dene. De quoi le rendre fou. Il les écrase, il s'en barbouille, arrachant la nappe, brisant la vaisselle. La mise en scène de Guy-Pierre Couleau, bien modulée, fait passer des dénigrements d'un enfant hargneux au vent de folie qui traverse un malade, donnant résonance à la jubilation de l'auteur dans le défi et l'invective. Les acteurs sont prodigieux : Erika Vandelet (Dene), esclave consentante, amoureuse plus qu'il ne convient à une sœur, Odile Cohen (Ritter) amère et sur la défensive, seule rescapée du désastre. Quant à Jean Le Scouarnec (Voss), décidé à être odieux et se laissant happer par une folie jouée qu'il ne maîtrise plus, il fascine, triomphant et pathétique. Et, a1ors que tout est saccagé, l'excitation retombée, son silence et son air perdu.

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Écrit par :

  • : ancienne élève de l'École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, critique dramatique de Regards et des revues Europe, Théâtre/Public, auteur d'essais sur le théâtre

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Pour citer l’article

Raymonde TEMKINE, « DÉJEUNER CHEZ WITTGENSTEIN (T. Bernhard) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/dejeuner-chez-wittgenstein/