SALOMON CHARLOTTE (1917-1943)

Charlotte Salomon est née à Berlin le 16 avril 1917. Arrêtée par la Gestapo à Villefranche-sur-Mer le 21 septembre 1943, elle est morte à Auschwitz le 12 octobre 1943. Elle réalisa Vie ? ou Théâtre ? de 1940 à 1942, à Nice, après avoir fui l'Allemagne nazie. Conservées au Joods Historisch Museum d'Amsterdam, les 1 325 gouaches qui composent l'ensemble (dont 784, ordonnées par leur auteur, constituent la version « autorisée » de Vie ? ou Théâtre ?) sont le legs d'une conscience en exil. Autobiographiques, elles témoignent cependant d'une distanciation toute brechtienne, que corrobore l'adoption de multiples registres d'expression empruntés au Singspiel (pièce de théâtre chantée) – car la jeune femme, ayant vécu parmi des musiciens, dont sa belle-mère, cantatrice, tire aussi du domaine musical une part non négligeable de son inspiration. La peinture y est mise au service d'une forme narrative apparentée tant au montage cinématographique qu'à la bande dessinée. La lisibilité du récit, rythmé par des actes (au sens dramaturgique du terme), repose sur les mots – dialogues, monologues, extraits d'airs chantés, citations – accompagnant les images. Charlotte conçut Vie ? ou Théâtre ?, « opéra en trois parties et en trois couleurs », comme une œuvre totale. Arrêtée et déportée en 1943, la jeune artiste ne survécut pas à l'épreuve. Son œuvre relève-t-elle pour autant d'un acte de survie ?

Plus que « l'idée de survivance », que Richard Dindo, réalisateur d'un documentaire sur Charlotte Salomon en 1992, place au cœur de sa démarche, s'impose à nous celle de « fatalité ». Elle entreprit Vie ? ou Théâtre ? après le suicide de sa grand-mère, en 1940. Son grand-père lui révèle alors qu'elle est l'unique descendante d'une lignée maternelle peuplée de suicidés, y compris sa mère, qu'elle croyait morte de la grippe. Désormais seule face à cette morbidité « héréditaire », Charlotte décide de l'affronter et de la questionner.

À ce titre, Vie ? ou Théâtre ? est un acte inaugural. La première gouache de la série dépeint le suicide de sa tante (prénommée Charlotte). D'emblée, Charlotte Salomon brise le secret d'une homonymie qui liait sa naissance à une mort dont les circonstances tragiques avaient été occultées. Dès lors, sa vie devient le théâtre d'une spéculation ouverte. La dernière gouache confirme ce positionnement : l'artiste s'y représente peignant face à la mer, laissant derrière elle son œuvre achevée. De ce point de vue, la fatalité historique qui coupa court à sa destinée revêt un caractère fortuit. Dans son récit, sa judéité ne prend du reste valeur d'indice notoire qu'en raison des ségrégations qui suivent l'accession des nazis au pouvoir. Armée de ses pinceaux et de ses couleurs, elle ignore que leur folie aura raison de sa vie et de son théâtre. Sa mort, comme celle de millions d'autres Juifs, est vide de sens. Mais son œuvre fait plus que survivre à cette absurdité.

Les 274 gouaches réunies au musée d'Art et d'Histoire du judaïsme à Paris, du 1er février au 21 mai 2006, constituaient l'ensemble le plus important jamais présenté en France. Leur alignement à hauteur de regard favorisait la lecture du récit de Charlotte, tout en révélant les inflexions successives de son graphisme et l'évolution des rapports qu'elle instaure entre l'image et l'écrit. Sa technique repose sur l'usage de trois couleurs élémentaires, le jaune, le rouge et le bleu. Elle en explore toutes les possibilités, tant du point de vue des nuances que de l'expressivité symbolique. La minutie et l'horror vacui qui caractérisent la première partie cèdent peu à peu la place – dès l'acte central, axé sur la rencontre de Charlotte avec Daberlohn, jeune homme porté par l'ambition nietzschéenne de sublimer l'être à travers sa création – à une figuration plus elliptique.

Pour autant, l'usage de la sérialité, de la variation, des effets de zoom, la juxtaposition d'épisodes au sein d'une même image, l'insertion des mots ou leur absence ne sont pas subordonnés à la recherche d'un style. Ces dispositifs formels traduisent une dynamique qui semble à la fois épouser celle de son anamnèse et accompagner la fulgurance d'une expression de plus en plus libérée de toute contrainte. Si l'urgence de la situation vécue par Charlotte Salomon fut un ressort de cette maturation visuelle, elle ne saurait en expliquer l'irréductible originalité. Au demeurant, la jeune femme, nourrie de musique et de philosophie, qui a intériorisé la modernité de Munch comme le classicisme de Michel-Ange, ne revendique nulle part sa vocation d'artiste. Daberlohn, son premier amour, lui a d'ailleurs appris que l'art et la vie se confondent.

Le poids de cet apprentissage intellectuel et affectif est mis à l'épreuve de la distanciation, au même titre que celui du fatum familial. Le regard de Charlotte atteste à la fois la primauté de l'élan vital sur la création, et la quête esthétique que sous-tend cet élan. « C'est toute ma vie », avait-elle dit au Dr Moridis, en lui confiant son travail peu avant son arrestation. Si cela l'était par rapport à la tâche qu'elle s'était assignée, cela ne l'était déjà plus par rapport à sa vie présente. Elle était alors enceinte d'un homme qui n'apparaît nulle part dans son œuvre. Dès lors, si Vie ? ou Théâtre ? perpétue jusque dans nos vies et nos théâtres respectifs un questionnement inhérent à tout art, rien ne saurait faire oublier que Charlotte, jusqu'au bout, escompta qu'elle pourrait vivre, et non survivre.

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Écrit par :

  • : docteur en histoire de l'art à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne

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Catherine VASSEUR, « SALOMON CHARLOTTE - (1917-1943) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/charlotte-salomon/