JOUVENEL BERTRAND DE (1903-1987)

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L'œuvre de Bertrand de Jouvenel témoigne de toute une époque, de disciplines diverses, de problèmes multiples, de solutions contrastées, voire contradictoires. Faut-il évoquer un goût précoce pour les études scientifiques ou un talent de journaliste ? Faut-il rappeler l'influence du milieu familial, celle de son père Henry de Jouvenel, directeur du quotidien parisien Le Matin, celle de son oncle Robert de Jouvenel, directeur de L'Œuvre et auteur de La République des camarades, ou encore celle de Colette ?

Bertrand de Jouvenel est secrétaire de Beněs en 1924, collaborateur d'Albert Thomas en 1926 et de Daladier en 1928 : est-il ainsi sur le chemin de l'adhésion au P.P.F., de la participation à la lutte des jeunes, de la tentation fasciste ? Cette tentation, il devra s'en expliquer jusqu'à la fin de sa vie et notamment lors de la parution du livre de Zeev Sternhell Ni droite ni gauche, en 1983. Aux yeux du voyageur dans le siècle, l'interview de Hitler en 1935 n'aura été qu'un « faux pas ». Après avoir procédé à une critique radicale du libéralisme sous toutes ses formes, afin d'« instaurer un ordre nouveau dégagé du parlementarisme et du capitalisme », Bertrand de Jouvenel, après 1945, s'engage sur la voie d'une critique aussi sévère des croissances du « pouvoir ». Après avoir prétendu que « le rôle historique du fascisme est de mettre un terme à la décomposition sociale de l'Occident » et espéré que Jacques Doriot mette enfin « entre les Français une juste inégalité », Bertrand de Jouvenel condamnera les révolutions, les coups d'État, les « journées brutales » jusqu'à celle du 13 mai 1958 dans laquelle il ne verra que « l'occasion égoïste d'une passion ». Il préférera désormais l'autorité de type intendant (rex) à celle du type meneur (dux). On peut alors tenir Bertrand de Jouvenel pour ce conservateur soucieux de dénoncer avec Hayek la « route de la servitude » que pavent toutes les formes de planification. On risque toutefois de s'interdire de comprendre le fondateur de la S.E.D.E.I.S. (Société d'études et de documentation économiques, industrielles et sociales), le directeur de Futuribles, l'auteur de L'Art de la conjecture (1963-1965) et d'Arcadie, essais sur le mieux-vivre (1968) et d'ignorer sa passion pour la « prévision », la recherche « prospective » et la rationalisation de l'économie.

La dénonciation du pouvoir est incontestablement un thème majeur : croissance d'un pouvoir qui s'institutionnalise en État, concentration du pouvoir au sein de l'institution-État. La société se multiplie par ses couches supérieures qui monopolisent la richesse, la fonction militaire et la puissance politique. Elle prend une forme pyramidale. Le rapport de domination s'institutionnalise et la cohésion du système ne se maintient désormais que par le « haut » sans engendrer aucun équilibre durable : le pouvoir tend à plus de domination car « la guerre livrée à l'étranger est toujours l'occasion d'une conquête du pouvoir sur ses ressortissants ». Impôts, police, bureaucratie : la guerre et la gestion offrent de moins en moins de contraste, le progrès économique prend l'allure d'une « entreprise militaire » au nom d'une « guerre de conquête menée contre la Nature, ce qui est bien métaphorique ». Or, si l'économie doit être « dirigée » elle ne saurait justifier aucune « télocratie ».

Bertrand de Jouvenel constate, en « tocquevillien », que tous les systèmes de légitimation du pouvoir par ses origines ont contribué à renforcer la croissance de l'État. Il est particulièrement sévère à l'égard d'une certaine conception « française » de la démocratie qui, conçue « pour fonder la liberté », a fourni à l'État « les plus amples alluvions dont il ait jamais disposé pour s'étaler sur le champ social ». Ce « système intellectuel » favorise en outre la « concentration du pouvoir au sein de l'État ». Les « faiseurs de constitution », honorant « les mânes de Rousseau » tout en « brûlant un cierge à Montesquieu », ont inventé des artifices juridiques destructeurs des « forces sociales réelles ».

Croissance des fonctions de l'État, concentration du pouvoir : l'analyse est classique, voire sans grande originalité. Mais Bertrand de Jouvenel ne s'en est jamais contenté : aux méfaits du pouvoir, cet « observateur de la réalité sociale » oppose les bienfaits de l'autorité. La « mise en mouveme [...]

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Écrit par :

  • : professeur au département des sciences politiques de l'université de Paris-I

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Evelyne PISIER, « JOUVENEL BERTRAND DE - (1903-1987) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/bertrand-de-jouvenel/