BLIER BERTRAND (1939- )

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En Bertrand Blier le cinéma français de comédie a trouvé un disciple dissipé, attentif à remettre en cause les lois d'un genre commercial, en le précipitant dans un univers très personnel, qui bouscule tout autant les repères du cinéma d'auteur.

Fils du comédien Bernard Blier, Bertrand Blier débute à la fin des années 1950 comme assistant, notamment de Georges Lautner, tenant de la comédie traditionnelle. Une commande lui donne l'opportunité de passer à la réalisation dès 1963 avec Hitler, connais pas !, un documentaire sur la jeunesse de l'époque, qu'il choisit de tourner en studio, n'ayant aucun goût pour le cinéma-vérité. Le conflit entre les sexes et le pessimisme pointent d'emblée dans sa vision, qui dérange déjà (Hitler, connais pas ! est retiré de la compétition au festival de Cannes). Son premier long-métrage de fiction, Si j'étais un espion (1967), connaît un échec. Pourtant, les artifices de la mise en scène, tissant un curieux mélange des genres entre film policier et fantastique annoncent l'œuvre qui marquera la reconnaissance de Bertrand Blier en tant qu'auteur, Buffet froid (1979).

Mais c'est en faisant exploser dans la France pompidolienne une bombe nommée Les Valseuses (1974) que le cinéaste impose son style : ce road-movie picaresque fait assaut de mots d'auteur truculents et de joyeuse effronterie pour dépeindre les antihéros d'une libération sexuelle et morale qui vire à la ruine de toute illusion, particulièrement quant à la possibilité d'un échange entre hommes et femmes. Révélateur d'une jeunesse en déroute, Les Valseuses devient un phénomène de société et de cinéma, en intronisant une nouvelle génération d'acteurs (Gérard Depardieu, Patrick Dewaere, Miou-Miou). Calmos (1976) se veut une radicalisation de la provocation par le rire : caricature de la militance féministe et de la misogynie du mâle en pleine crise identitaire, cette fable bouffonne revendique son mauvais goût, mais la folie névrotique qui y est à l'œuvre lui confère heureusement une dimension plus étrange. C'est encore au modèle des Valseuses que se rattachent, en 1986, Tenue de soirée, puis, en 1991, Merci la vie, présenté par Blier comme « l'enfant naturel de La Grande Vadrouille et de Providence ».

Jean-Pierre Marielle

Photographie : Jean-Pierre Marielle

De Calmos (1976), de Bertrand Blier, une fable provocante à souhait sur le féminisme des années 1970, à Tous les matins du monde (1991), d'Alain Corneau, somptueuse plongée dans le XVIIe siècle baroque, Jean-Pierre Marielle a montré l'étendue de ses talents d'acteur et sa capacité à... 

Crédits : Serge Cohen/ Opale/ Leemage/ Bridgeman Images

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Si la provocation constitue, non sans pragmatisme, un mot d'ordre vendeur, elle répond aussi, dans l'œuvre de Bertrand Blier, à des fins plus secrètes qui ouvrent sur la mélancolie des fins de parties absurdes dignes de Beckett. En traduisant cette admiration pour Beckett, mais aussi Gombrowicz et Buñuel, le « polar » surréaliste Buffet froid a donné ses lettres de noblesse à l'inspiration que Bertrand Blier a toujours poursuivie, mais souvent de manière moins radicalement poétique, à travers les récits débridés qui guident ses personnages erratiques et solitaires dans un monde en proie au désordre (sentimental, social, sexuel) et au désenchantement. Ainsi, Notre Histoire réunit en 1984 Alain Delon et Nathalie Baye, couple de rêve aux yeux du public, pour le plonger dans le rêve cauchemardesque que fait un garagiste dépressif, et le conduire, au gré d'un dérèglement généralisé, dans l'impasse du romanesque. Trop belle pour toi (1988) se veut une semblable entreprise de démolition conjuguée du rapport amoureux et du scénario, dont la musique de Schubert devient un des personnages, audace presque godardienne tempérée par l'efficacité d'une distribution qui voit Gérard Depardieu préférer Josiane Balasko à la beauté parfaite de Carole Bouquet.

Soucieux de ne pas s'éloigner d'un public qu'il entend faire réagir à son projet déstabilisateur mais fédérateur (l'exploration des rapports de forces et des jeux de rôles cruels qui dominent la vie sentimentale et sexuelle), Bertrand Blier s'est régulièrement ouvert à une veine plus tendre, avec Préparez vos mouchoirs (1978) et Beau-père (1981), rendus un peu fades par ses efforts pour atténuer le tabou de la sexualité entre adultes et adolescents, puis avec La Femme de mon pote (1983) et Un, deux, trois, soleil (1993), où le thème de la violence des banlieues était pris à contre-pied par un esprit fantaisiste mais quelque peu artificiel. Mon Homme (1996) ménage avec plus de savoir-faire la part de la séduction et celle du malaise, en s'employant à faire renaître l'émotion et la vérité de stéréotypes (la prostituée et son souteneur) issus du cinéma français des années 1940 : on y voit Anouk Grinberg modelée avec grâce sur le personnage d'Arletty dans Le jour se lève de Marcel Carné, tourné l'année où naquit Bertrand Blier, et dans lequel jouait également son père. Les Acteurs (2000), tourné l'année de ses soixante ans, rassemble les compagnons de route du cinéaste (Gérard Depardieu, Jean-Pierre Marielle, Michel Serrault, Josiane Balasko...) et beaucoup d'autres têtes d'affiche (Jacques Villeret, Jean Yanne, Michel Piccoli, Jean-Claude Brialy, Alain Delon....), comme pour une grande fête. Mais la mélancolie l'emporte très vite sur la loufoquerie et la verve des premières scènes : tout en affirmant une liberté radicale, notamment dans l'écriture du scénario, Bertrand Blier ne semble pas renouer avec ce principe de plaisir si important dans son œuvre. Plutôt que de faire une déclaration d'amour aux acteurs, son film suggère avec amertume que le cinéma ne sait pas les aimer. Surgit même le cauchemar d'un monde où les acteurs seraient fusillés sans autre forme de procès. Une vision plus froide que dérangeante. Bertrand Blier est plus audacieux quand il se réfugie finalement dans un dialogue d'outre-tombe avec son père. Présent dans Les Acteurs, le souci du langage donne son aspect drolatique aux Côtelettes (2003), avec Philippe Noiret et Michel Bouquet, ou au Bruit des glaçons (2010), avec Jean Dujardin et Albert Dupontel. Entre tradition et invention, le réalisateur semble s'être voué à un parcours chaotique (en termes de reconnaissance à la fois artistique et publique) qui ne doit pas cacher la place de franc-tireur qu'il occupe dans le cinéma français.

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LES VALSEUSES, film de Bertrand Blier

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  • Michel MARIE
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Les Valseuses est assurément une date dans le cinéma français d'après 1968. Le film frappe encore aujourd'hui par la crudité de ses dialogues, son apparente misogynie, la franchise provocante avec laquelle les rapports sexuels sont représentés. Bertrand Blier, né en 1939, adapte avec ce film son roman à succès. Auparavant, il avait […] Lire la suite

Pour citer l’article

Frédéric STRAUSS, « BLIER BERTRAND (1939- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/bertrand-blier/