AKHMATOVA ANNA (1889-1966)

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Membre de l'école « acméiste », Anna Akhmatova est, dès 1917, l'un des représentants les plus célèbres de la génération postsymboliste à laquelle la poésie russe doit de connaître son « âge d'argent ». Longtemps étouffée et, en 1946, explicitement condamnée par le parti pour ses attaches avec la société prérévolutionnaire et son accent intime et apolitique, sa poésie, renouvelée par les épreuves de la Révolution, de la répression stalinienne puis de la guerre, a toujours gardé la faveur des lecteurs russes.

Formation et débuts littéraires

Fille d'un ingénieur-mécanicien de la marine, Anna Akhmatova (de son vrai nom Gorenko), née le 11 (23) juin 1889 près d'Odessa, a passé une grande partie de son enfance et de sa jeunesse près de Saint-Pétersbourg, à Tsarskoïe-Selo, résidence d'été des souverains russes à partir du xviiie siècle. Le palais baroque, bâti pour l'impératrice Élisabeth par l'architecte italien Rastrelli, le lycée impérial fondé par Alexandre Ier et où Pouchkine a fait ses études, le grand parc à l'anglaise qu'il a célébré, ce décor familier de ses promenades d'enfant sera pour Akhmatova l'archétype d'une certaine élégance harmonieuse dont elle fera son idéal esthétique.

Après des études secondaires classiques aux gymnases de Tsarskoïe-Selo, puis de Kiev (où sa mère, divorcée, s'est établie en 1905) et des études supérieures de droit à Kiev (qu'elle complétera plus tard par des études d'histoire et de lettres à Saint-Pétersbourg), elle épouse en avril 1910 un ami d'enfance, le poète Nikolaï Goumiliov. En 1910, puis en 1911, elle l'accompagne à Paris, où elle assiste au triomphe des Ballets russes et se lie d'amitié avec Modigliani, qui fait son portrait. En 1912, elle parcourt l'Italie, pays dont la peinture et l'architecture produisent sur elle une impression « semblable à celle d'un rêve dont on se souvient toute sa vie ».

En 1911, Anna Akhmatova qui, s'il faut en croire son autobiographie, écrit des vers depuis l'âge de onze ans, lit quelques-uns de ses poèmes dans le salon littéraire du poète symboliste Viatcheslav Ivanov, dont les éloges valent une consécration. Elle participe, à partir de l'hiver 1911-1912, aux premières réunions de l'« Atelier des poètes » (Tsekh poetov), berceau du mouvement « acméiste » dont Goumiliov et Gorodetski sont les principaux théoriciens, et qui réunit notamment les jeunes poètes Mandelstam, Narbout, Zenkievitch, Lozinski.

L'acméisme se rattache au « clarisme » du poète Kouzmine, qui préfacera le premier recueil d'Akhmatova. Il est l'une des formes que prend, vers 1910, la réaction de la jeune génération contre le romantisme des symbolistes, leur mysticisme, leur poétique « déréalisante ».

Les premiers recueils d'Akhmatova, Le Soir (1912, tiré à trois cents exemplaires) et Le Rosaire (1914, dix éditions jusqu'en 1923), frappent précisément leurs lecteurs par l'absence de toute recherche formelle comme de tout arrière-plan mystique. Ce sont de brefs tableaux, sobres et précis comme des vignettes, où l'état d'âme n'est généralement que suggéré, dans sa frémissante et secrète complexité, par le choix hardi et sûr de quelques détails apparemment inessentiels. Si la finesse des notations psychologiques évoque, comme l'écrira Mandelstam, l'art des romanciers russes du xixe siècle, le choix discret et sûr qui préside à la composition du poème s'inspire d'une esthétique classique, dont les modèles sont Pouchkine et Batiouchkov. Classiques sont aussi la langue et la versification d'Akhmatova, contrastant avec celles d'un Maïakovski ou d'un Pasternak : ses rimes sont peu recherchées ; son style, direct, ignore la métaphore et ne craint pas de faire appel aux images usées que recouvre le vocabulaire poétique traditionnel.

Pourtant, à ce vocabulaire teinté d'archaïsme, elle n'hésite pas à mêler les intonations familières de la langue parlée ; elle contribue, plus que la plupart de ses contemporains, au renouvellement des rythmes syllabotoniques en usant de la pause (marquée par l'omission d'un temps faible) qui en accroît le pouvoir expressif ; enfin ce poète raffiné retrouve, sans effort apparent, les images, les rythmes et les tours de phrase de la poésie populaire. À la fois traditionnel et original, le langage poétique d'Akhmatova suscitera très tôt des commentaires érudits, notamment ceux des linguistes et critiques formalistes V. Jirmounski (1916), B. Eichenbaum (1923), V. Vinogradov (1925).

Le succès des premiers recueils d'Akhmatova tient aussi, comme l'ont souligné ces critiques (notamment B. Eichenbaum), à ce qu'ils composent une sorte de journal intime à travers lequel le lecteur découvre l'héroïne séduisante d'un roman d'amour malheureux. Mais déjà, à côté de cette image d'une jeune femme au cœur vibrant et fragile, toute soumise au dieu capricieux de l'amour, on perçoit aussi la silhouette de l'artiste exigeant et lucide, pour qui la poésie est l'instrument libérateur d'une conquête de soi. Le classicisme d'Akhmatova, loin d'être, comme c'est parfois le cas chez les acméistes, un simple élément décoratif, ou même seulement un style, est un principe éthique autant qu'esthétique : principe viril de rigueur et d'austérité qui, contrastant avec une sensibilité féminine aiguë et vulnérable, forme le ressort dramatique interne de la poésie d'Akhmatova et explique l'évolution ultérieure de son œuvre.

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  • : professeur à l'université de Paris-Sorbonne et à l'École normale supérieure

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Pour citer l’article

Michel AUCOUTURIER, « AKHMATOVA ANNA - (1889-1966) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anna-akhmatova/