Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

POÈME SANS HÉROS, Anna Akhmatova Fiche de lecture

Les dix dernières années du xixe siècle ont vu naître en Russie quelques très grands poètes, parmi lesquels seuls Boris Pasternak et Anna Akhmatova (1889-1966) auront survécu à l'époque stalinienne. Anna Akhmatova, d'emblée, a défini par la réflexivité l'acte de poésie ; elle élabore son écriture de la maturité dans une identification à une génération dont « la cruelle époque a détourné le cours », et, au-delà, à tout un peuple malmené par l'histoire. Dès 1936, elle se fait mémorialiste de son siècle.

Elle avait été, dans les années 1910 et jusqu'à l'année fatale 1921, une poétesse pétersbourgeoise de grand talent, au centre d'un milieu culturel, cosmopolite et inquiet, ébranlé à plusieurs reprises par des tempêtes historiques : deux guerres, deux révolutions. Mais la sombre année 1921, – le poète Alexandre Blok mourant de misère physique et morale, Goumiliov, son premier mari, fusillé, le pays entier, autour d'elle, « pillé, trahi, vendu » – fait d'Akhmatova une exilée de l'intérieur. Elle s'écarte et se tait. Et quand en 1936 la poésie revient à elle, c'est sous une forme entièrement nouvelle : « En 1935 je recommence à écrire, mais mon écriture a changé, ma voix est devenue tout autre. »

Anna Akhmatova est désormais investie d'une mission : dire ce qu'est la « vie après la fin », assumer le devoir de parole au nom de tout un peuple. « Et cela, vous pouvez le décrire ? – Je peux », répond Akhmatova, qui attend de rendre visite à son fils, à la femme hagarde qui fait la queue avec elle devant la prison des Croix à Leningrad. Dire le désastre, tel sera désormais l'objectif d'Akhmatova. Elle écrit alors les chefs-d'œuvre que sont le Requiem, les Élégies du Nord, et surtout cet énigmatique Poème sans héros dont elle « reçoit la visite » à la fin de l'année 1940.

Dès 1942, Akhmatova en a terminé la première ébauche. Mais le poème s'est saisi d'elle : sa vie durant et jusqu'en 1960, elle ne cessera d'y revenir pour le corriger, le compléter, le transposer, le commenter, au rythme des multiples « réapparitions » de l'œuvre, comme si cette dernière, animée d'une vie propre, réclamait de son auteur une métamorphose toujours renouvelée.

Un poème de la chute et de la rédemption

Pourvu d'un abondant paratexte (épigraphes, préface, triple dédicace, introduction), Poème sans héros se divise en trois parties : « Mille neuf cent treize », « Intermezzo », « Épilogue ». La première partie est la seule à proposer une trame narrative, du reste très dramatisée : Akhmatova projetait d'en tirer un ballet ou un scénario. L'histoire prend comme point de départ un destin emblématique, celui du jeune poète Vsevolod Kniazev, qui, en janvier 1913, mit fin à ses jours par désespoir amoureux. Thème central réénoncé selon le modèle de la commedia dell'arte, cette « histoire du cornette et de Colombine » sert de pivot à une évocation des ombres du passé prisonnières des miroirs, et qui s'en échappent pour une « mascarade » d'une nuit. La mort du poète est un motif fondateur qui fait de Poème sans héros une réécriture moderne du roman en vers de Pouchkine : Eugène Onéguine.

La seconde partie reprend et commente la première dans un mouvement réflexif qui, abandonnant la narration, médite sur la poésie, la Destinée, la Rétribution, et espère en la victoire finale de l'Art rédempteur. L'« Épilogue » s'ouvre sur un tableau de Leningrad-Pétersbourg dévasté, où brûlent, dans une nuit blanche de l'année 1942, les foyers d'incendie allumés par la guerre. La voix de l'auteur célèbre la grandeur et les épreuves de la Ville à laquelle elle s'identifie : « Mon ombre est sur tes murs, mon reflet sur tes canaux/ Le bruit de mes pas dans les salles[...]

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par

  • : ancienne élève de l'École nationale supérieure de Sèvres, maître de conférences honoraire à l'université de Paris-Sorbonne

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • AKHMATOVA ANNA (1889-1966)

    • Écrit par Michel AUCOUTURIER
    • 2 546 mots
    En 1940, Anna Akhmatova a pu enfin publier un recueil de ses poèmes anciens, complétés par un sixième livre, Le Saule, qui comprend des vers contemporains du Requiem, mais dominés par le thème du souvenir : ils annoncent par là le Poème sans héros, qui sera l'œuvre majeure des dernières années....

Voir aussi