William Faulkner (1897-1962) commença Tandis que j'agonise en octobre 1929, alors que Le Bruit et la fureur venait juste de paraître. Lorsqu'on l'interrogeait sur ce roman, il répondait invariablement que c'était un « tour de force » et prétendait l'avoir écrit en six semaines, sans la moindre retouche. À vrai dire, il lui en fallut dix, mais l'exploit n'en demeure pas moins époustouflant. Tandis que j'agonise a la beauté d'un exercice de haute voltige parfaitement exécuté. De tous les romans de Faulkner, c'est peut-être le mieux enlevé, celui où la virtuosité de son art s'affirme de la manière la plus éblouissante.
Comme Le Bruit et la fureur, Tandis que j'agonise est un roman polyphonique, mais le récit y est bien plus fragmenté : cinquante-neuf monologues intérieurs (à chaque fois précédés, comme dans une pièce de théâtre, d'un prénom ou d'un patronyme) s'y répartissent entre quinze narrateurs. À chaque section, une autre voix se fait entendre, le point de vue ne cesse de se déplacer, et à ces brisures de la narration viennent s'ajouter de fréquentes ruptures de ton et de style. Au mépris de tout réalisme, Faulkner n'hésite […]
