4. L'œuvre parabole
« Mon ambition, écrit-il en 1949 à Cowley, est d'être aboli, de disparaître de l'histoire en tant qu'individu ; de la laisser intacte, sans restes sinon les livres imprimés ; il y a trente ans, j'aurais dû être assez clairvoyant pour ne pas les signer, comme le firent certains élisabéthains. Mon but, et tous mes efforts y concourent, est que la somme et l'histoire de ma vie figurent dans la même phrase qui sera tout à la fois mon acte de décès et mon épitaphe : il a fait des livres et il est mort. » Cette farouche volonté de disparaître au seul profit de l'œuvre dépasse le cadre d'une résistance, au demeurant têtue, à tout viol de la vie privée. Elle s'inscrit au terme d'une véritable recréation de soi, qui fut le moyen de la création romanesque et, peut-être, la raison de vivre.
Mais se recréer, c'est aussi créer un univers. « La langue de Faulkner, pense Jean-Jacques Mayoux, est la clé d'un monde. » Pour Faulkner, l'écriture est un acte total, une tentative irrationnelle en ce qu'elle vise ni plus ni moins à exister, au même titre qu'un organisme. La phrase (qu'on relise la première d'Absalon), aussi vivante et autonome qu'une substance, tire sa dynamique de « l'inaltérable détermination de n'être jamais, jamais tout à fait satisfait de ce qu'on écrit » – c'est-à-dire de l'effort.
Et de fait : les trois sommets de l'œuvre, qui est elle-même la parabole de ce qu'elle annonce, Le Bruit et la fureur (1929), Absalon ! Absalon ! (1936), et Descends, Moïse (1942) se présentent, en manuscrits, sous une forme extraordinairement travaillée, plusieurs fois réagencés dans leur structure et remaniés dans l'écriture. C'est ce Faulkner-là qu'on commence à peine à connaître. C'est celui qui, fort de son œuvre et s'adressant à ses successeurs (et non à l'humanité entière, en porte-parole mandaté de l'humanisme occidental), a pu se permettre, à Stockholm, de dire : « Je refuse d'accepter la fin de l'homme. » Parce que, pour lui, tout rempart contre l'oubli témoigne pour l'homme, il n'est pas de plus haute mission pour l'écrivain que de faire de l'œuvre littéraire la mémoire de l'humanité.
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