3. Plaisir et civilisation
On pourrait parler d'un paradoxe du plaisir en Occident. Le fait que, par son activisme et son abstraction, l'homme occidental a le plus accentué la distance entre le corps et l'environnement, d'une part, l'imaginaire et le sémiologique, de l'autre, lui rend plus indispensable qu'à quiconque les plaisirs entendus comme des ajustements rythmiques des quatre ordres. Mais la même abstraction l'a amené à considérer le plaisir comme un état de conscience ; et l'activisme (allant jusqu'à définir Dieu comme acte pur) devait l'induire à considérer ce plaisir-conscience comme un simple concomitant ou excitant de l'action. D'où la frustration attachée au(x) plaisir(s). D'où aussi la bonne conscience du « plaisir esthétique ». Ou bien encore la fuite aux extrêmes, tirant les plaisirs vers le simple pétillement verbal (Contes de La Fontaine) ou au contraire vers le « cochonner » dont parle Céline, après Horace.
Beaucoup d'autres peuples ne conçoivent même pas le plaisir-affect, abstrait et solitaire, et ne connaissent guère que les plaisirs comme comportements rythmiques et suffisants : ainsi dans le « joyeux », collectif et exubérant, de certaines langues africaines ; dans la systématique temporelle des jouissances proposée par la poésie arabe préislamique ; dans le système des quatre khoai vietnamiens : dormir, manger, déféquer, faire l'amour, parallèles à nos stades prénatal, oral, anal, génital. L'articulation entre plaisirs et travail peut prendre alors la forme de deux moments de la vie. L'Arabe vit « le paradis sous les pas des mères » avant que le monde paternel le fasse passer des plaisirs au bonheur, dans le lointain du mirage.
À suivre l'interprétation de Marcuse, la révolution culturelle initiée dans les années 1960 tiendrait en partie dans la tentative de fondre la pratique occidentale du plaisir et celle des autres peuples. Un des indices en serait l'intérêt pour la théorie du jeu, cet intermédiaire entre plaisirs et travail. La rythmisation de la vie quotidienne répondrait à deux thèmes culturels nouveaux : négativement, au sentiment de l'arbitraire du signe, accentuant encore la distanciation sémiologique ; positivement, au sentiment écologique, ouvrant de nouvelles voies au rythme généralisé.
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