5. La vie bonne, la norme morale et la sagesse pratique
L'articulation entre les approches analytiques et phénoménologico-herméneutiques de l'action reçoit son expression la plus mûre dans Soi-même comme un autre (1990). En déployant successivement les questions : « qui parle ? », « qui agit ? », « qui se raconte ? », « qui est le sujet de l'imputation morale ? », Ricœur laisse définitivement derrière lui la Scylla des philosophies classiques du cogito qui accordent à celui-ci une position fondationnelle, tout en évitant la Charybde des philosophies de l'anti-cogito. Il prend pour guide la distinction entre deux visages de l'identité : l'identité-mêmeté et l'identité-ipséité, qui s'entrecroisent au niveau de l'identité narrative.
C'est sur cette toile de fond que peut se développer une dialectique de l'ipséité et de l'altérité. Elle passe par une théorie de l'agir moral qui comporte une triple articulation : téléologique et fondatrice (l'éthique axée sur le désir de la vie bonne), déontologique (la morale qui implique l'exigence de la norme et le critère de l'universalisation), prudentielle enfin, car il appartient à la sagesse pratique de négocier le meilleur équilibre entre l'universalité des normes et la particularité irréductible des situations humaines. La sagesse tragique ne cesse de nous rappeler le caractère dramatique et inéluctable des conflits que comporte tout agir humain.
C'est alors qu'émerge un ultime visage du cogito blessé. L'altérité ne s'ajoute pas du dehors au sujet, mais est constitutive de son ipséité même. D'où la nécessité de distinguer plusieurs figures irréductibles de la passivité-altérité : la chair, autrui, enfin la voix de la conscience morale, qui est l'altérité la plus intime.
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