La Première Guerre mondiale n'était pas encore terminée qu'un auteur allemand inconnu, Oswald Spengler, diagnostiquait, dans un livre retentissant, le « déclin de l'Occident », et prophétisait les ultimes étapes de cette décadence. L'ouvrage, massif et désordonné, à l'obscurité trouée d'éclats fulgurants, rassemblait dans une synthèse violente quelques-uns des principaux thèmes de la pensée allemande au xixe siècle. À l'optimisme scientiste et démocratique il opposait un pessimisme aristocratique : à l'idée d'une histoire unique orientée dans le sens du salut ou du progrès, celle de « cultures » radicalement différentes, organismes vivants voués à la mort ; à la recherche rationnelle des « causes », la méditation sur le « destin ». La vieille Europe, l'Allemagne surtout trouva l'écho immédiat de ses inquiétudes dans ce livre symptomatique, mais la postérité devait faire payer cher son succès à Spengler, au prophète comme à l'historien. Sans doute n'aurait-il pas reconnu dans l'hitlérisme ce sursaut des forces instinctives qu'il appelait de ses vœux, mais trop d'images sinistres s'interposent désormais devant nos yeux pour que nous ne ressentions pas un malaise en lisant certaines de ses pages. Quant aux historiens de métier, ils ont à juste titre reproché à Spengler son « amateurisme », son information superficielle et lacunaire, ses analogies hasardeuses, ses systématisations rigides et parfois absurdes, son biologisme, philosophiquement aussi contestable que le mécanisme qu'il dénonçait. Avec tous ses défauts, Le Déclin de l'Occident reste pourtant un ouvrage fascinant par la beauté de bien des passages et par la puissance visionnaire du « regard historique » qui s'y exerce. Source permanente d'irritation, mais aussi d'excitation, c'est un livre qui donne encore à penser.
1. L'homme d'un seul livre
Oswald Spengler est né le 29 mai 1880 à Blankenburg, en Allemagne. Il poursuit des études de sciences naturelles, de mathématiques et de philosophie et obtient son doctorat […]
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