Références philosophiques et politiques majeures, les écrits de Louis Althusser comme ceux qu'il a inspirés exercèrent une forte emprise, bien au-delà de la France, de 1960 à 1978. La lente, la tragique agonie de l'auteur, le triomphe des idéologies libérales dans les pays capitalistes, la crise et finalement le reflux spectaculaire du marxisme, l'abandon par les pays de l'Est du « socialisme [dit] réel » sont autant de facteurs qui expliquent un dépérissement apparemment rédhibitoire.
1. « Je ne suis pas marxiste »
Cette phrase de Marx, Althusser l'applique tout d'abord à son auteur : ce n'est pas parce qu'une œuvre est signée de Karl Marx qu'elle relève nécessairement du marxisme. Pour en décider, un travail d'analyse et d'argumentation se révèle indispensable, afin d'identifier le dispositif théorique et les visées politiques qu'on nomme le marxisme. Les écrits de Marx étant écrits, ils constituent justement une réalité matérielle-discursive à analyser en tant que telle : leur signature subjective ne garantit pas les problématiques objectives qui y sont à l'œuvre. Althusser reprend ainsi la thèse centrale du matérialisme : l'être social détermine la conscience, et non l'inverse ; le réel est irréductible, dans sa structure et dans son fonctionnement, aux représentations intuitives ou rationnelles que les sujets humains s'en font. L'œuvre de Marx ne s'explique pas par le seul fait que Marx s'y est mis à l'œuvre. Ni non plus par les travaux qui s'en réclament ou par les régimes politiques qui affirment pratiquer cette œuvre.
Karl Marx n'est pas né marxiste. Il l'est devenu dans un processus complexe balisé par des ruptures laborieuses, des découvertes révolutionnaires, des points aveugles. Chez Marx, déjà, le marxisme n'est pas une nature, et moins encore un état définitivement acquis, il constitue une position contradictoire à étayer et à défendre sans fin. Pas de ligne « par définition juste », mais l'ajustement ininterrompu d'une ligne qui doit être raffermie chaque fois : tel est le premier […]
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