« Ni les Numides ni les Barbaresques n'ont enfanté en paix dans leur patrie. Ils nous la laissent vierge dans un désert ennemi, tandis que se succèdent les colonisateurs, les prétendants sans titre et sans amour. » Les principales œuvres de Kateb Yacine, Nedjma, Le Polygone éclaté, Le Cercle des représailles tentent précisément de répondre à ce mal historique par le biais d'un univers violemment poétique, voué à la discontinuité et à l'errance. Le choix de la polyphonie et de la pluralité des genres correspond ainsi à l'image d'une Algérie dispersée par la guerre et par l'émigration, mais que le « chaos créateur » se donne pour vocation de refaçonner, à la recherche de l'origine perdue.
1. « Sur les lieux du désastre »
Kateb Yacine est né en 1929 à Constantine, dans un milieu qui sut lui apporter, avec le sentiment de son appartenance tribale, un contact familier avec les traditions populaires du Maghreb. Après l'école coranique (qu'il apprécia peu), il fréquenta l'école française, pour laquelle il nourrit des sentiments contradictoires : il y était « dans la gueule du loup », mais, en même temps, il y découvrit la vertu libératrice de l'esprit critique. Le 8 mai 1945, il participe à la grande manifestation des musulmans qui protestent, à Sétif, contre leur situation inégale. Dans la répression terrible qui s'ensuit, il est arrêté, brutalisé, emprisonné : une fois libéré, il est exclu du lycée. Mais l'expérience de la prison lui a révélé « les deux choses qui [lui] sont les plus chères : la poésie et la révolution ». Proche des milieux nationalistes, inscrit au Parti communiste, il travaille un temps comme journaliste à Alger républicain, puis, en 1951, il s'exile en Europe, où il fait éditer roman et pièces de théâtre. Il rentre en Algérie en 1972, où il dirige une troupe théâtrale que les autorités préfèrent reléguer à Sidi-bel-Abbès, dans l'Ouest algérien. Ses prises de position, toujours attendues et toujours fidèles à l'esprit du soulèvement de 1954, n'ont jamais cessé d'appeler à […]
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