« C'est un Paraclet », a dit de lui Aimé Césaire. « Il y a des vies qui constituent des appels à vivre. » L'œuvre et le nom de Frantz Fanon, après avoir « appelé » l'engagement des existentialistes français dans les années qui ont précédé la décolonisation, et notamment celle de l'Algérie, nourrissent la révolte et les espoirs des « damnés de la terre ». Passionnément lue et commentée dans la communauté noire des États-Unis, l'œuvre du psychiatre antillais n'a pas cessé d'exercer sur les intellectuels du Tiers Monde — spécialement les étudiants — une influence diffuse et une séduction que seuls quelques-uns refusent.
« Allons camarades, il vaut mieux décider dès maintenant de changer de bord. La grande nuit dans laquelle nous fûmes plongés, il nous faut la secouer et en sortir [...]. Il nous faut quitter nos rêves, abandonner nos vieilles croyances et nos amitiés d'avant la vie [...]. Quittons cette Europe qui n'en finit pas de parler de l'homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre [...]. » C'est sur ces mots que s'achèvent Les Damnés de la terre (Préface de Jean-Paul Sartre, 1961), dernier essai de Fanon — Fanon meurt quelques mois avant les accords d'Évian (19 mars 1962). Pour la première fois, dans son œuvre brève, certes, puisqu'il meurt à l'âge de trente-six ans, Fanon en appelle aux masses du Tiers Monde : « Camarades », dit-il ; il cesse de s'adresser au seul intellectuel (blanc ou noir) aliéné (Peau noire, masques blancs, 1952) ou aux « démocrates européens » (L'An V de la révolution algérienne, 1959).
Le « nous, damnés de la terre » est exclusif. Le dialogue est désormais rompu avec les intellectuels européens ; il l'est avec l'Occident, après une critique radicale : celle des bourgeoisies nationales, héritières de la puissance coloniale. La rupture définitive, qui intervient au moment même où l'Afrique accède à l'indépendance politique, a été qualifiée par la gauche française de « jacobine », et l'on a rapproché l'intransigeance de celui qui avait été l'ambass […]
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