Cet exercice le plus souvent secret de l'écriture reste un des plus ordinaires qui soit. Expression de l'unique, de l'individuel, sa pratique est difficile à définir ou délimiter, tant elle est protéiforme : le journal intime peut être un cahier de quelques feuillets ou le labeur de toute une vie (les 16 900 pages du Journal d'Amiel), un dispositif majeur dans l'œuvre d'un écrivain (le Journal de Gide ou celui de Pavese, ou l'expression d'un propos plus latéral, un espace laissé au brouillon, au ressassement ou l'exercice concerté d'une écriture soucieuse de perfection. Les circonstances varient elles aussi : si le journal personnel accompagne les moments de crise – l'adolescence, en premier lieu, car la majorité des rédacteurs de journal ont entre quinze et vingt ans – ou les grandes perturbations historiques (le journal de guerre de Sartre ou celui de Malaquais), il peut être la lente édification d'une somme au long d'une vie. Son statut est ambivalent : pratique rigoureusement clandestine comme activité publiquement proclamée de la part d'écrivains reconnus. Les frontières n'en sont pas fixées : les cahiers ou carnets de tel écrivain relèvent-ils ou non du journal intime ? Doit-on y rattacher le Journal des Goncourt, où la chronique mondaine voisine avec des considérations plus personnelles ? En varient enfin les enjeux : du questionnement de soi par soi dans une visée éthique ou thérapeutique (comprendre et rassembler sa vie) au déversement d'un trop-plein (colère, lassitude, passion), d'une intention de témoignage à une quête spirituelle, de cahiers notant lectures et rencontres à des formes ouvertes à la multiplicité du quotidien. Comme objet d'étude, le journal intime intéresse autant le sociologue que le psychologue, l'historien de la littérature que celui des mœurs, notamment en raison de l'intérêt croissant de la recherche historique pour la vie quotidienne et ses représentations.
1. La parole de l'individu
Le journal intime devient une forme d'expression littéraire à la fin du xviii […]
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