Depuis sa première publication, en 1893, trente ans exactement après la mort de son auteur, le Journal de Delacroix (1798-1863) n'a cessé d'être considéré comme l'un des écrits les plus importants de l'histoire de l'art. Ce texte, remarquable par la finesse et la pénétration de ses analyses, tout comme par ses qualités littéraires, apporte des éléments décisifs sur Delacroix, sur son œuvre ainsi que sur son époque.
1. Du « Journal de jeunesse » à celui de la maturité
« Je mets à exécution le projet formé tant de fois d'écrire un journal », écrit Delacroix en septembre 1822. « Ce que je désire le plus vivement, c'est ne pas perdre de vue que je l'écris pour moi seul ; je serai donc vrai, je l'espère ; j'en deviendrai meilleur. Ce papier me reprochera mes variations. Je le commence dans d'heureuses dispositions. » En dehors du lieu commun d'un écrit destiné au seul usage de son auteur (mais il faudra attendre une trentaine d'années avant que les intimes du peintre n'aient accès, de son vivant, à certains passages), ce début est aussi révélateur de la principale caractéristique du Journal, d'être intimement lié à la vie personnelle et professionnelle de Delacroix. Tel qu'il se présente aujourd'hui (et en l'absence d'une véritable édition critique qui permettrait, mieux que les publications actuellement disponibles, de discerner les différents types d'écrits et donc d'écriture de Delacroix), le Journal se divise en deux parties distinctes. La première, ou « Journal de jeunesse », assez brève, couvre les années 1822-1824, et se réduit à des notations très nombreuses et très rapides, souvent biographiques. Après une longue interruption entraînée par l'activité débordante de l'artiste, le Journal reprend en 1847 et se poursuit jusqu'à la mort de son auteur, en 1863. Beaucoup plus longue, elle est aussi plus fouillée, Delacroix n'hésitant pas à développer ses idées. Il est vrai qu'il y est poussé par la maladie qui le retient chez lui. « J'écris ceci au coin de mon feu », note-t-il en janvier 1847 après […]
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