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FAUST (J. W. von Goethe)

La genèse de l'œuvre sans doute la plus universellement connue de Goethe (1749-1832) fut particulièrement longue. Dans le prolongement de la version primitive et non publiée (Urfaust), Faust I (Faust. Une tragédie) fut achevé le 25 avril 1806 et publié en 1808. Les sources de la matière faustienne étaient, pour l'essentiel, la Historia von D. Johann Faustus de 1587 et la pièce de Christopher Marlowe, The Tragical History of D. Faustus (1588-1593). Chez Goethe, Faust est un uomo universale en rupture avec le savoir scolastique, un contemporain et l'égal de Paracelse et d'Agrippa von Nettesheim, qui nous transporte dans une époque de transition entre le Moyen Âge, la Renaissance et la modernité scientifique, esthétique et politique. À ces sources s'ajoute la plus importante : l'expérience vécue par Goethe lui-même, de ses études à l'université de Leipzig à ses relations amoureuses.

1.  La quête de l'absolu

Faust I consiste en trois ensembles assez nettement distincts. La « Dédicace » et le « Prélude sur le théâtre » condensent l'art poétique de Goethe. Le « Prologue dans le ciel », sur le modèle des Mystères médiévaux et du Théâtre du monde baroque, situe l'affrontement entre l'homme surhumain Faust, Dieu et son antagoniste Méphistophélès dans le cadre d'une cosmogonie que la profondeur de pensée et la plasticité verbale de Goethe expriment dans toute son ampleur.

Puis commence la tragédie d'un intellectuel révolté, le Docteur Faust. Désespérant de percer les énigmes de l'univers, il s'en remet aux pouvoirs de la magie. Pour faire contrepoint au pathos du génie en lutte avec le Créateur, Goethe introduit le personnage humain, trop humain de Wagner, l'assistant et disciple de Faust, qui tire celui-ci de sa solitude. Après avoir été sur le point de céder à la tentation du suicide, Faust revient à la vie et à la société des hommes, à l'occasion d'une promenade en compagnie de Wagner, le jour de Pâques. Rentré dans son cabinet de travail, il dialogue avec les forces démoniaques, et finit par conclure un pacte avec Méphistophélès : puisqu'il n'a pu percer par l'intellect les mystères de la vie et de la nature, il va se plonger dans la vie et conquérir la nature par des moyens surnaturels.

Le tableau de « La Cave d'Auerbach à Leipzig », dernière satire du microcosme universitaire, puis la visite à la sorcière qui va faire boire à Faust le filtre de jouvence ménagent une transition vers la troisième action principale de Faust I : la tragédie de Gretchen, victime de l'entreprise de séduction de Faust et de Méphistophélès.

Après le mythe du surhomme qui cherche à dépasser les limites de l'existence et la connaissance et à se placer sur pied d'égalité avec Dieu, voici, sous les traits de Gretchen, l'Éternel féminin représenté comme la victime du désir masculin et d'un ordre culturel qui assujettit la femme et lui fait subir les conséquences des fautes commises par les hommes. En France le Faust de Gounod a rendu célèbre, à travers le personnage de Marguerite, la pathétique histoire de cette jeune fille, belle et vertueuse, séduite par les cadeaux princiers de Méphistophélès et par le charme inquiétant de Heinrich Faust, qui causera la mort de son frère Valentin. Elle deviendra la meurtrière de sa mère et de l'enfant qu'elle a mis au monde après avoir cédé au désir de son séducteur. Pendant que Gretchen subit son calvaire et le châtiment de la justice humaine, Faust est conduit par Méphistophélès sur les hauteurs du Brocken pour une « Nuit de Walpurgis » où son dérèglement moral trouve sa projection symbolique dans le sabbat des sorcières et dans le cénacle qui dispute sur le mode le plus grotesque de questions métaphysiques. Faust I s'achève en proclamant la culpabilité ineffaçable du héros qui avait voulu faire le surhomme et qui n'a fait que la bête.

2.  La modernité et le démoniaque : le « drame d'Hélène »

Goethe allait entamer le manuscrit de Faust II (Faust. Deuxième partie de la tragédie) en 1824-1825, sans suivre l'ordre d'une action linéaire, et mettre la dernière main à son manuscrit, qu'il ne souhaitait pas publier de son vivant, peu de temps avant sa mort, en 1831.

Cette deuxième partie de Faust privilégie la réflexion sur quelques grandes polarités : l'opposition entre les temps modernes et l'Antiquité grecque, le masculin et le féminin, la culture véritable et l'idée de progrès, la tradition de la sagesse politique et le nouveau despotisme de la rationalité. Manifestant une indifférence croissante envers les règles de l'art dramatique – tout comme, dans Les Années de voyage de Wilhelm Meister, il s'était affranchi de toute convention narrative –, Goethe renonce à suivre le destin de ses personnages pour retracer l'histoire de la culture européenne, de la Renaissance au xixe siècle.

Il n'y a plus, comme dans Faust I, de conflit entre un individu et les valeurs d'une société. Le « deuxième Faust » incarne cette fois les contradictions du monde contemporain. Ici les aspirations et les errements de Faust illustrent les potentialités du monde moderne, mais aussi les dangers de l'appétit de savoir et de pouvoir, le dépassement des valeurs traditionnelles et l'immoralité du nouvel esprit capitaliste. Pour bien marquer la solution de continuité entre les deux œuvres, Goethe place en tête de son Faust II une scène (« Paysage agréable ») où le protagoniste se réveille après un long sommeil. Il a oublié Gretchen et il a vieilli (il mourra centenaire à la fin du cinquième acte). Méphistophélès, son complice diabolique, incarne à présent la perversité à l'œuvre dans la modernisation du monde.

Au premier acte, Goethe nous plonge dans un monde politique corrompu. Faust et Méphistophélès renflouent les finances de l'empereur par des tours de magie noire. L'État contemporain ne tire plus sa prospérité de la production de richesses, mais de la spéculation. Le chaos carnavalesque de la cour de l'empereur révèle la faiblesse d'un « Ancien Régime » en décadence. Dans ce bas Moyen Âge en transition vers l'Europe moderne, Hélène de Troie, symbole de la beauté grecque, ne peut trouver sa place : la faire apparaître dépasse les forces de Méphistophélès lui-même. Car Hélène n'est pas une simple apparition, elle est l'être même du monde esthétique. Pour la faire revenir, Méphistophélès va entraîner Faust dans le royaume souterrain des Mères, les forces élémentaires de la nature dont il s'agit d'acquérir le pouvoir. Mais, au premier acte, Hélène n'apparaîtra à Faust qu'un instant, avant de disparaître à nouveau. Dans ce monde-là, elle ne peut séjourner.

À l'acte II, Faust revisite son propre passé. Méphistophélès n'est plus un principe opposé à Faust, mais celui qui s'oppose « au principe d'Hélène » : il est la destruction, le simulacre, la modernité privée de toute beauté antique. Ce diable-là s'accorde à la sottise infatuée de Wagner, le disciple de Faust, que nous voyons à présent, contemporain de Frankenstein (le roman de Mary Shelley date de 1818), en train de produire un monstre androïde dans son laboratoire, image du manque de force créatrice qui caractérise le moderne.

La « Nuit de Walpurgis classique », qui constitue la deuxième partie de l'acte II commence par le monologue d'Erichtho, figure mythologique à qui Goethe confie le soin d'instruire le procès, nietzschéen avant la lettre, de l'histoire sans vie de l'humanité moderne. Goethe rappelle que la beauté ancienne et la tradition grecque ne reviendront à la vie que si les modernes eux-mêmes se montrent capables de retrouver une vie forte et créatrice. Loin de faire le tableau muséographique de l'Antiquité classique, c'est au contraire avec une ironie digne de Heinrich Heine que Goethe campe certaines figures cocasses ou obscènes.

Cette renaissance du Beau antique semble avoir lieu avec l'entrée en scène d'Hélène au troisième acte, lorsque Faust va retrouver Hélène aux Enfers pour la ramener à la vie. Dans cet acte conçu comme le sommet de Faust II, Goethe compose une sorte d'opéra avec chœurs. Mais cette union de l'Antique et du Moderne reste éphémère. Elle s'achève avec la mort d'Euphorion, le bel enfant de Faust et d'Hélène, et le retour d'Hélène dans le monde souterrain.

Les actes IV et V nous ramènent aux thèmes politiques. Comment concevoir la justice et la civilisation à l'âge des révolutions et du capitalisme ? Ce n'est pas l'amour, ni la jeunesse, que réclame Faust redevenu vieillard : « Non ! Je veux le pouvoir et la possession. »

C'est à Méphistophélès qu'il recourt à nouveau pour réaliser son entreprise de « progrès » qui va se révéler dévastatrice. Méphistophélès suscite ainsi une guerre dont Faust et lui-même seront les chefs, plongeant tout l'empire dans le deuil. En récompense, Faust recevra le vaste domaine côtier sur lequel il a jeté son dévolu.

Au cinquième acte, la volonté de puissance de Faust, grand « aménageur du territoire », se heurte au couple de Philémon et Baucis, qui ont leur séjour à l'endroit même où Faust entend drainer les marécages et construire d'immenses digues. Une fois encore il appelle Méphistophélès à son secours. Philémon et Baucis périront dans l'incendie de leur demeure. Cet acte criminel jette l'opprobre sur l'œuvre de civilisation dont rêvait Faust. Aveugle, il croit apercevoir l'accomplissement de son projet contre-nature, tandis que Méphistophélès ricane derrière lui : « Ce serait le dernier et le suprême ouvrage/ Que d'assécher tous ces marais pourris./ À bien des millions j'ouvre ainsi des conquêtes/ Alors je pourrais dire à cet instant qui passe :/ Arrête-toi, tu es si beau ! »

Sur ces mots qui trahissent son ultime illusion, Faust s'effondre mort. À la fin de la pièce, un chœur mystique prononce les vers qui comptent parmi les plus célèbres de toute la littérature allemande : « Toute chose périssable/ Est un symbole seulement,/ L'imparfait, l'irréalisable/ Ici devient événement ;/ Ce que l'on ne pouvait décrire/ Ici s'accomplit enfin/ Et l'Éternel féminin/ Toujours plus haut nous attire. »

De Schumann à Berlioz et Gounod, de Delacroix à Valéry, Mann et Boulgakov, innombrables sont les échos de Faust dans l'art. Mentionnons également, au cinéma, le Faust de F. W. Murnau (1926)Faust, F. W. Murnau et La Beauté du diable de René Clair (1950).

Faust, F. W. Murnau Photographie

Faust, F. W. Murnau L'acteur suédois Gösta Eckmann tient le rôle du magicien et alchimiste créé par Goethe, dans Faust, un film de F. W. Murnau (1926). 

Crédits: Hulton Getty Consulter

Jacques LE RIDER

 

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Pour citer cet article

Jacques LE RIDER, « FAUST (J. W. von Goethe)  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le  . URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/faust-j-w-von-goethe/

Classification thématique de cet article :

 

Voir aussi

 

Bibliographie

J. W. Goethe, Faust I, trad. G. de Nerval et Faust II trad. S. Paquelin, in Goethe, Théâtre complet, P. Grappin et E. Henkel éd., Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1988

Faust I et Faust II trad. J. Malaplate, Garnier-Flammarion, Paris, 1984, 1990.

Études

G. Bianquis, Faust à travers quatre siècles, 1935, rééd. Aubier, 1955

P. Citati, Goethe, Gallimard-L'Arpenteur, Paris, 1992

C. Dédéyan, Le Thème de Faust dans la littérature européenne, 4 vol., Les Lettres modernes, 1954-1966

« Goethe cosmopolite », in Revue germanique internationale, no 12, P.U.F., Paris, sept. 1999

M.-A. Lescourret, Goethe. La fatalité poétique, Flammarion, Paris, 1999.

 

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