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GOFFMAN ERVING (1922-1982)

Erving Goffman est un sociologue américain d'origine canadienne. Ses parents étaient des commerçants juifs émigrés de Russie. Il étudie d'abord la chimie à l'université du Manitoba, avant de s'inscrire en sociologie à l'université de Toronto, où il obtient son baccalaureate of arts (B.A.) en 1945. Entre-temps, il avait été engagé par le Canadian Film Board (1943-1944), pour participer à la réalisation de films de propagande militaire.

1.  Un sociologue dans l'institution universitaire

À la rentrée de 1945, il s'inscrit en Ph.D. au département de sociologie de l'université de Chicago, sous la direction de William Lloyd Warner. Dans sa thèse, qu'il soutient en 1953, réalisée aux îles Shetland et intitulée Communication Conduct in an Island Community, au lieu d'étudier la stratification sociale et les marques de statut attaché à chaque strate (comme les Community Studies de son directeur de thèse), il décrit des interactions conversationnelles, interactions de face-à-face entre les membres de l'île de Unst (appelée Dixon dans la thèse), observées directement au cours de parties de cartes ou de billard, de soirées dansantes et autres activités proposées par le principal hôtel de l'île. Goffman construit ainsi une théorie de l'interaction à la fois originale, multidisciplinaire, analytique et enracinée dans l'observation directe. Celle-ci aura une influence considérable.

En 1955-1956, il bénéficie d'un contrat de recherche et va vivre parmi les malades mentaux de l'hôpital Sainte Elizabeth de Washington. Il en tirera un ouvrage, Asylums, paru en 1961, devenu un classique de la sociologie des institutions totalitaires (total institutions), comme il appelle ces organisations prenant en charge toute l'existence de leurs membres et suscitant de leur part des « adaptations secondaires ». Il écrit six ouvrages qui développent et discutent sa théorie de l'interaction : The Présentation of Self in Everyday Life (1959), Encounters (1961), Behavior in Public Places (1963), Interaction Ritual (1967), Strategic Interaction (1969) et Relations in Public (1971). L'ensemble propose, souvent en les « bricolant » à partir de mots tirés de la vie courante, divers concepts spécifiques : scène, mouvement, jeu de rôle, représentation, dramaturgie, ritualisation, engagement, distance au rôle, maintien de la « face », ordre de l'interaction, etc.

En 1957, Herbert Blumer, l'inventeur de l'expression « interactionnisme symbolique », l'invite à venir le rejoindre au département de sociologie de l'université de Berkeley. Il y est engagé comme professeur-assistant-visiteur, puis est titularisé professeur en 1962. Il y reste jusqu'en 1968, date à laquelle il part pour l'université de Pennsylvanie, à Philadelphie, où il restera jusqu'à sa mort brutale en 1982.

Quatre ouvrages se distinguent des précédents en traitant de questions spécifiques ou en développant un nouveau point de vue : Stigma, publié en 1963, aborde la question de l'identité à partir de la gestion du handicap et des rapports entre « normaux » et « stigmatisés » ; en 1974, Frame Analysis rompt avec l'analyse dramaturgique pour développer une théorie des structures de l'expérience à partir des principes de structuration de la vie sociale elle-même, au-delà des interactions directes. En 1979, Gender Advertisements traite des rapports de genre à travers « l'arrangement entre les sexes ». Enfin, son dernier ouvrage, Forms of Talk, publié en 1981, représente un exercice d'analyse conversationnelle proposant une structuration systématique des manières de parler, à partir du jeu des questions-réponses jusqu'au monologue intérieur, en passant par la conférence publique.

2.  L'ordre de l'interaction

Le chapitre ii de sa thèse, intitulé « Social Order and Social Interaction », constitue une bonne entrée dans le monde goffmanien de l'interaction. The Interaction Order, sa dernière conférence en tant que président de l'American Sociological Association, représente l'ultime état de sa théorisation. Goffman part de ce qu'il nomme « l'ordre social » en supposant que cet ordre « macro-social » s'applique au niveau micro-sociologique, par exemple à celui de « la conversation entre deux personnes réelles ». Cet ordre global signifie : intégration des acteurs, attentes réciproques, règles sociales normatives, sanctions des déviances, corrections infligées aux déviants, etc. Or, constate-t-il, dans la plupart des interactions qu'il a observées, domine non pas ce modèle coercitif mais « un comportement d'accommodement » grâce auquel les partenaires peuvent « maintenir l'interaction », alors même que des normes ont été transgressées. Il appelle working acceptance ce type de compromis, ce « travail de la tolérance » qui montre, selon lui, que l'interaction de face-à-face constitue un ordre particulier du social, irréductible à une simple transposition de l'ordre global.

Cet ordre de l'interaction est gouverné par des « présuppositions cognitives et normatives partagées » et par des « conventions, normes et contraintes » liées à des circonstances et à des comportements particuliers : « La ligne de notre attention visuelle, l'intensité de notre engagement et la forme de nos actions initiales permettent aux autres de deviner notre intention immédiate et notre propos [...]. Corrélativement, nous sommes en mesure de faciliter cette révélation ou de la bloquer, ou même d'induire en erreur ceux qui nous regardent. » Il existe ainsi toute une gamme de « stratégies de gain », depuis la coopération jusqu'à la guerre froide.

3.  L'approche dramaturgique

Goffman utilise le terme « dramaturgie » pour qualifier son approche de l'interaction. C'est en même temps une méthode et un point de vue sur le social. Elle est à la fois technique (les moyens), politique (les sanctions), structurale (les positions) et culturelle (les valeurs). Les termes « scène », « représentation », « mouvement », « séquence », « rôle », « cadre », « jeu », issus du théâtre et du cinéma, désignent cette « mise en scène partagée », cette ritualisation du « social » que les membres des sociétés modernes réactualisent constamment comme les rites religieux réactualisent les dieux et le « sacré » dans les sociétés traditionnelles.

4.  Les institutions totalitaires

Dans Asylums, Goffman livre à son lecteur une remarquable description de la condition asilaire du point de vue des internés et de leur cadre de référence. Cette description prosaïque de leur existence quotidienne est constamment rapportée aux contraintes objectives de l'institution hospitalière. La « sous-culture » des détenus est sécrétée par leur position dans une organisation spécifique que Goffman appelle totalitaire (total) puisque, comme les prisons, les casernes ou les couvents, elle prétend prendre en charge la totalité de l'existence de ses membres et provoque de ce fait toute une gamme de réactions, parmi lesquelles des adaptations secondaires qu'il définit comme « toute disposition permettant à l'individu de parvenir à des fins illicites et de tourner les prétentions de l'organisation relatives à ce qu'il devrait faire ». Ces « sur-adaptés » s'écartent du rôle et du personnage que l'institution leur assigne naturellement au moyen de techniques de distanciation qui sont des manières de « préserver une partie de soi de l'emprise de l'organisation », de marquer, pour les personnes concernées, la différence entre « ce qu'elles sont vraiment et ce que les autres voudraient qu'elles soient ».

5.  Identité et stigmatisation

Cette théorie de l'identité se trouve au cœur de l'ouvrage suivant, Stigma, qui peut être considéré comme une sorte de chef-d'œuvre caché. Goffman y avance en effet masqué, car il ne prétend pas théoriser une question aussi controversée que celle de l'identité personnelle. Il analyse une relation qu'il appelle stigmatisation et qui lie un « normal » et un « handicapé », c'est-à-dire quelqu'un affecté d'un stigmate, qu'il s'agisse d'un handicap physique ou social, quelqu'un de discrédité ou de « discréditable » socialement.

Ce dialogue du « normal » et du « stigmatisé » est en fait une métaphore de la vie sociale. Ce sont des points de vue qui se confrontent. Dans l'interaction, lors de la rencontre entre soi et autrui, chacun cherche à « typifier » l'autre pour l'identifier. Il suffit qu'une différence (de la couleur de peau à l'accent en passant par la démarche) soit traitée en inégalité pour que l'étiquette attribuée à autrui devienne un stigmate. Cette « identité attribuée par autrui » risque de ne pas correspondre à l'identité « revendiquée par soi » que l'autre espère qu'on lui reconnaisse. Cet écart entre les deux facettes de l'identité provoque du malaise dans la communication et de la souffrance chez le stigmatisé. Il suscite des stratégies identitaires de « gestion du stigmate », depuis l'affrontement jusqu'à la résignation en passant par la fuite et la négociation.

Claude DUBAR

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Pour citer cet article

Claude DUBAR, « GOFFMAN ERVING - (1922-1982)  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le  . URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/erving-goffman/

Autres références

« GOFFMAN ERVING (1922-1982) » est également traité dans :

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Bibliographie

Œuvres de Goffman traduites en français

Asiles. Études sur les conditions sociales des malades mentaux, trad. C. et L. Lainé, Minuit, Paris, 1972

Stigmates. Les usages sociaux des handicaps, trad. A Khim, ibid., 1975

La Mise en scène de la vie quotidienne, trad. A. Accardo et A. Khim, ibid., 1979

Les Rites d'interaction, trad. A. Khim, ibid., 1984

Façons de parler, trad. A. Khim, ibid., 1987

Les Moments et les hommes (recueil d'articles par Y. Winkin, précédé d'une introduction), Seuil-Minuit, Paris, 1988

Les Cadres de l'expérience, trad. I et P. Joseph, Minuit, 1991

L'Arrangement des sexes, trad. H. Maury, La Dispute, Paris, 2002.

Études

J. Isaac, dir., Le Parler frais d'Erving Goffman, Minuit, Paris, 1989

Goffman et la microsociologie, P.U.F., Paris, 2003

J. Nizet & N. Rigaux, La Sociologie d'Erving Goffman, La Découverte, Paris, 2005.

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