En France, vers 1820, le corps des ponts et chaussées avait incité à construire de nombreux canaux. Dix ans plus tard, l'entreprise s'avéra beaucoup moins utile que prévu et financièrement désastreuse : fallait-il incriminer les règles administratives qui chiffraient l'utilité des travaux publics ? En 1844, l'ingénieur Jules Dupuit (1804-1866) montre que ces règles exagéraient, en effet, l'utilité des investissements publics et propose une méthode qui est toujours utilisée de nos jours. Son mémoire partage beaucoup de points communs avec l'ouvrage d’A ntoine-Augustin Cournot, Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses, paru en 1838. Les deux définissent la consommation comme une fonction du prix, les deux calculent la perte sociale qui résulte d’une taxe à la consommation. Rien n'atteste pourtant que Dupuit et Cournot se connaissaient.
1. Les mesures traditionnelles de l'utilité publique
Dupuit présente son mémoire comme extrait d'un ouvrage général, qui ne paraîtra finalement pas, sur l'économie des travaux publics. La problématique est plus large encore, elle concerne la valeur et les prix, en référence aux conceptions de Jean-Baptiste Say et d’A dam Smith.
L'argumentation est d'abord exposée de façon littéraire, avec des chiffres pour l'illustrer mais sans autre formalisation mathématique. Elle se termine par une « note » de trois pages, écrite en petits caractères et illustrée par quatre figures représentant comment l’utilité ou la demande varient avec les quantités ou le prix. La note reprend l'analyse du texte principal mais dans la langue des mathématiques, « malgré l'espèce d'anathème que les économistes de tous les temps ont prononcé contre elle ». Les lecteurs des Annales des ponts et chaussées, ingénieurs issus de l'École polytechnique, ne partageaient évidemment pas cette aversion. Ils classèrent Dupuit en deuxième position parmi tous les auteurs de l'année 1844.
Le mémoire s'attache autant à montrer la fausseté des doctrines existante […]
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