Le cinéma américain des années 1990 a vu l'affirmation du talent singulier des frères Coen. Cette entité unique (« les frères Coen ») n'est scindée, par nécessité formelle, que dans les génériques de ses films : Joel (qui a fait des études de cinéma à New York) y apparaît comme le metteur en scène ; Ethan (qui a fait des études de droit à Princeton) est désigné comme le producteur, et tous deux sont crédités en tant que scénaristes. Cette répartition donne l'avantage, artistiquement, à Joel. Mais en 1998, c'est Ethan qui publie un recueil de nouvelles particulièrement réussies, J'ai tué Phil Shapiro, qui en apprennent beaucoup sur l'inspiration des Coen : les histoires policières y côtoient les récits autobiographiques situés dans la communauté juive d'une Amérique profonde qui pourrait être celle du Minnesota, où les deux frères sont nés (en 1954 pour Joel, en 1957 pour Ethan).
1. Un burlesque noir
Venus au cinéma par la voie marginale mais créative des films d'horreur à petits budgets (Joel monte Evil Dead, 1983, de Sam Raimi, pour lequel il écrira avec Ethan le scénario Mort sur le grill, 1985), les frères Coen se distinguent d'emblée par leur style : « filmeurs » inventifs, ils s'autorisent les effets de cadrage les plus extravagants, mais possèdent aussi une connaissance achevée de la grammaire classique du cinéma. Les variations dont ils sont capables illustrent leur volonté de traiter chaque situation et chaque personnage de la façon la plus appropriée visuellement, l'important étant d'abord d'instaurer un jeu avec le spectateur, et ensuite de lui raconter une histoire dont, la plupart du temps, la logique et le sens sont nimbés de mystère et/ou de fantaisie. Dans sa grande variété, l'œuvre des Coen ne perd cependant jamais sa cohérence, d'autant qu'elle se divise clairement en deux veines explorées parallèlement : le cinéma de genre, qui privilégie la maîtrise formelle ; le cinéma de la frénésie des images, influencé par l'esprit de la bande dessinée mais ne relevant d'aucun genre établi […]
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