La seule lecture de son palmarès ferait de Carl Lewis, sans discussion possible, l'athlète numéro un du xxe siècle. Neuf médailles d'or aux jeux Olympiques, huit médailles d'or aux Championnats du monde, onze records du monde battus : aucun champion ne peut présenter semblable carte de visite. La réalité est plus complexe.
Carl Lewis s'est en effet construit dans l'ombre de deux géants qu'il n'est jamais parvenu à dépasser : Jesse Owens et Bob Beamon. Égaler le premier – c'est-à-dire remporter quatre médailles d'or lors d'une seule édition des Jeux et devenir un héros de l'Amérique – était son rêve d'enfant. Il a certes obtenu quatre médailles d'or en 1984 à Los Angeles, mais, en raison de son manque de chaleur, d'un air hautain et d'un certain détachement, le public américain ne lui a pas réservé le triomphe qui lui était dû. Dans le cœur des foules, il n'a donc pas réellement rejoint le héros des Jeux de Berlin en 1936. Jesse Owens avait en effet défié Hitler et les nazis, alors que Carl Lewis s'est contenté de quelques tours d'honneur sans passion avec la bannière étoilée. Battre le record du monde du saut en longueur établi par Bob Beamon (8,90 m) en 1968 à Mexico était son obsession. Par une sorte d'aberration – il a remporté soixante-cinq concours consécutivement –, il n'y est jamais parvenu.
Carl Lewis est aussi l'emblème de la professionnalisation de l'athlétisme. À ses débuts, ce sport vivait dans l'hypocrisie d'un amateurisme suranné. Tout autant que les instances internationales, il fit évoluer les choses : il se comportait en pur professionnel, monnayant ses apparitions dans les meetings, sous le maillot du Santa Monica Track Club, ses records, ses interviews, ce qui lui permit d'amasser une fortune appréciable.
Enfin, alors que durant sa carrière il pourfendait le dopage, brocardant notamment son adversaire canadien Ben Johnson, se présentait comme le « monsieur propre de l'athlétisme », Wade Exum, membre du Comité olympique des États-Unis, révéla en 2003 […]
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