Avec Le Cuirassé Potemkine d'Eisenstein, La Passion de Jeanne d'Arc de Dreyer est sans doute le film le plus célèbre du cinéma muet. Des générations de cinéphiles ont recueilli avec ferveur cette liturgie de visages tourmentés, ces face-à-face tragiques de gros plans sans autre fard que la lumière la plus crue, dans un décor réduit à quelques voûtes obsédantes, où les soldats casqués se glissent et courbent l'échine en silence, menaçants, lointains, pas même hostiles.
C'est à partir de ce film que s'est développée la légende du réalisateur danois Dreyer. On l'a dit austère, froid, rigoureux, exigeant. Et, comme en sa longue carrière il n'a fait que quatorze films, on n'a pas manqué de le comparer à Bresson. Une telle réputation ne pouvait qu'ouvrir un immense fossé entre l'œuvre et le public. Le dernier film de Dreyer en a fait les frais, dans des circonstances honteuses pour une bonne majorité de la critique française : Dreyer était venu à Paris présenter Gertrud en décembre 1965. L'accueil fut d'une rare méchanceté. Bien sûr, cette œuvre si simple, qui tournait le dos à la mode, n'avait rien pour séduire un public friand de « tape à l'œil ». On s'empressa de reparler de Jeanne d'Arc, ce monument classé, plutôt que d'ouvrir les yeux sur la nouveauté secrète et profonde de Gertrud. Dreyer repartit à Copenhague, continua de préparer calmement des projets qui lui tenaient à cœur depuis longtemps, entre autres une « Vie de Jésus ».
1. La nudité des visages
Si l'œuvre de Dreyer peut paraître difficile, c'est seulement parce que cet homme astucieux et inventif n'a jamais pris deux fois le même chemin. Peut-être parce qu'il a peu tourné, chacun de ses films s'est nourri d'une longue réflexion, et donc aussi d'une critique impitoyable de ce qui fut fait, de telle sorte que chaque film apparaît comme une aventure neuve, une expérience originale.
Les films muets qui aboutissent à La Passion de Jeanne d'Arc sont marqués par l'expressionnisme et, à travers lui, par l'influence plus s […]
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