« Ce qu'il faut à ce pays », disait Henry Miller, parlant des États-Unis, « c'est un fou inspiré. » Quand le volume Howl and Other Poems parut chez Lawrence Ferlinghetti, qui a édité presque tous les livres de Ginsberg, à San Francisco (City Lights Press), en 1956, Miller devait au moins lui tirer un coup de chapeau. Toujours est-il qu'avec la parution de ce livre, qui fit d'ailleurs l'objet d'un procès pour obscénité, Ginsberg se trouvait tout d'un coup, avec Kerouac, à la tête d'un nouveau mouvement, jusque-là souterrain et sans voix, dans la littérature et dans l'existence américaines. La vague beatnik déferlait, et avec beaucoup de bruit — trop pour Kerouac ; mais Ginsberg se trouvait plutôt dans son élément : le rôle de prophète ne lui déplaisait pas.
On ne comprendrait pas Ginsberg sans tenir compte de ses origines juives et, du côté de sa mère, dont le personnage l'obsède, russes. S'il y a chez lui un prophète biblique, il y a aussi un être torturé, tout droit sorti d'un roman de Dostoïevski. Il avait tout ce qu'il fallait pour se sentir aliéné dans la société américaine de bon ton. L'histoire de sa poésie, c'est l'histoire de son aliénation et de ses tenta […]
