Quelque quarante ans après sa mort, Jack Kerouac est devenu une figure de légende, quelque part entre Rimbaud et James Dean, Marilyn Monroe ou Elvis Presley. Au point que la silhouette du beau loup ténébreux occulte parfois l'œuvre, erratique, inégale, mais qui a su renouer avec la poésie des grands espaces essentielle à la littérature américaine – celle de Melville, Twain, Whitman –, tout en introduisant dans la langue les pulsions et les syncopes du jazz, sa brusquerie de rêve éveillé. Enfin, on n'oubliera pas que, avec W. Burroughs et A. Ginsberg, Jack Kerouac est à l'origine d'un mouvement, la Beat Generation, qui n'a pas fini de faire parler de lui, tant était puissante sa charge utopique.
1. Une recherche du temps perdu
Jean Louis Kerouac – « Jack », comme il signera plus tard – est né le 12 mars 1922 à Lowell, petite ville industrielle du Massachusetts, sur la Merrimack, au nord de Boston. La famille est de souche québécoise – « Canuck », selon le terme méprisant dont Kerouac ne saura jamais trop s'il fallait en avoir honte ou l'arborer, fièrement, jusqu'à la provocation. Las de peiner dans les terres froides de Rivière-du-Loup, ses grands-parents ont migré vers 1890 pour venir travailler aux États-Unis, dans les usines de Nouvelle-Angleterre. En 1915, son père épouse Gabrielle Levesque, dite « Mémère ». Il est linotypiste, et possédera même un temps une imprimerie ; elle travaille comme ouvrière dans la chaussure. L'année suivante naît Gérard ; puis une fille, Caroline ; puis « 'Ti Jean », comme on l'appelait : le « p'tit dernier ». On parle français (« joual ») à la maison. « 'Ti Jean » n'apprendra guère l'anglais avant d'entrer, vers six ans, à l'école primaire paroissiale.
Plus tard, la trentaine passée, une fois terminé Sur la route, Kerouac, en écrivant – sur le mode élégiaque, rejoignant à force d'arabesques la respiration du saxo – plusieurs épisodes de la « légende de Jack Duluoz », repartira à la recherche de ce temps perdu. D'abord, premier souvenir, il y a le de […]
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