HILBIG WOLFGANG (1941-2007)

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Étonnant parcours que celui de cet autodidacte issu du milieu prolétarien est-allemand et rejeté par « l'État des paysans et des ouvriers », la R.D.A., qui prétendait pourtant faire de ceux qui travaillaient dans la « production » les nouveaux intellectuels. En revanche, dès ses premières publications en Allemagne de l'Ouest, la critique et les lecteurs amoureux de la littérature lui réservèrent un accueil enthousiaste pour la densité exceptionnelle de son écriture poétique.

Né en 1941 dans la région minière de la Saxe, Wolfgang Hilbig a grandi sous la tutelle d'un grand-père analphabète, dans une maison sans livres. Après l'école primaire et un apprentissage de tourneur-fraiseur, il travaille dans l'industrie métallurgique. C'est là qu'il est choisi en 1967-1968 pour participer à l'un de ces ateliers d'écriture qui, conformément au diktat de Bitterfeld, devaient créer une génération nouvelle d'écrivains. La nouvelle Der Heizer évoque d'ailleurs cette situation. Le protagoniste du récit, chauffeur dans un haut-fourneau, rédige une lettre de démission dont il est lui-même le destinataire et qui devient un livre.

Dix ans plus tard, Hilbig publie en R.F.A. un premier recueil de poèmes, sans l'accord des autorités de son pays, ce qui lui vaut d'être arrêté par la Stasi et de séjourner en prison. Renonçant à toute activité professionnelle alimentaire, il se consacre à l'écriture et obtient quelques années plus tard un visa pour la R.F.A.. Après la chute du Mur, il reviendra s'installer à Berlin.

Hilbig débuta par la poésie, (Abwesenheit, 1979), puis vinrent de petits récits – ou poèmes ? – en prose, (Unterm Neumond, 1982 ; Die Territorien der Seele, 1986 ; Die Weiber, 1987), des récits et des nouvelles qui ne reflètent qu'en apparence le milieu ouvrier de la R.D.A.. L'écriture, dépassant le réalisme des personnages et des situations, devient allégorique ; se gardant bien de calquer le langage sur un milieu social, elle lui donne au contraire une syntaxe littéraire qui crée la distance.

En 1989, Wolfgang Hilbig publie son premier roman, Eine Übertragung, une forme dans laquelle il semble d'abord moins à l'aise que dans les récits courts. Impression qui sera infirmée par la publication du second roman : Ich, 1993 (Moi, 1995), et surtout lors de la parution de Das Provisorium, 2000. « Poésie et vérité », imaginaire et réalité se conjuguent à merveille dans Moi, déroutant le lecteur et la critique, qui a cru y voir une autobiographie de l'auteur. Si le narrateur est, comme l'auteur, chauffeur et poète, il est, à la différence de celui-ci, espion de la Stasi. Et comme la réalité ne livre pas à cet espion-poète suffisamment d'histoires intéressantes, il en invente. En revanche, et bien que le titre ne l'indique nullement, c'est certainement Das Provisorium qui serre de plus près la réalité autobiographique, oppressante et paralysante, dans laquelle l'écrivain s'est trouvé immergé quand il a quitté l'Est de l'Allemagne pour l'Ouest. Wolfgang Hilbig sait transformer des situations ordinaires en scènes particulièrement insupportables et démoniaques. Quelques slogans publicitaires, des passants singulièrement pressés, un étalage dans une vitrine suffisent pour faire d'une rue commerçante ou d'une gare un lieu où s'exprime un malaise existentiel. Le héros de Hilbig perd pied un peu plus chaque jour. Ce qui lui reste à la fin, c'est la matière pour écrire l'histoire d'un amour dans la tempête de l'histoire. Il ne faudrait pas se méprendre : il n'y a aucune nostalgie chez Hilbig, mais une capacité talentueuse à restituer l'atmosphère d'une réalité disparue, où s'ébat son imaginaire.

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  • : directrice de l'association Les Amis du roi des Aulnes, traductrice

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Pour citer l’article

Nicole BARY, « HILBIG WOLFGANG - (1941-2007) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/wolfgang-hilbig/