GRANOFF WLADIMIR (1924-2000)

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Il ne serait pas exagéré d'écrire que tant le charme qui émanait de sa personne, le caractère à la fois enveloppant et tranchant de sa parole, que les événements dont il fut l'un des principaux protagonistes ont relégué au second plan les raisons pour lesquelles Wladimir Granoff doit rester dans l'histoire de la psychanalyse en France comme un grand théoricien et un clinicien éminent.

Né en Alsace, dans une famille juive de Russie émigrée en France après l'échec de la révolution de février 1917, il vécut son enfance et une partie de son adolescence avec un passeport d'apatride et grandit dans un milieu où l'on parlait depuis longtemps et couramment le français et l'allemand à côté du russe. Ayant appris très tôt l'anglais, il s'exprimait et écrivait dans ces quatre langues. Ce fait, loin d'être seulement un trait de sa culture personnelle, fut un vecteur qui allait orienter sa vie dans la psychanalyse avec plus de force que la dette qu'il reconnut toujours envers Lacan.

Lors de la scission de la Société psychanalytique de Paris (S.P.P.) en 1953, il suivit Lacan, et occupa auprès de lui une place que rien ne saurait mesurer, sauf un fait et un seul : Lacan signa avec lui un travail en anglais On Fetishism, (Le Fétichisme : le symbolique, l'imaginaire et le réel), ce qu'il ne fit plus jamais avec personne.

Cependant, en 1963, lors des tractations entre la Société française de psychanalyse (S.F.P.) et l'International Psychoanalytical Association (I.P.A.), qui achoppèrent sur la reconnaissance de la pratique et de l'enseignement de Lacan, il choisit de rester membre de l'I.P.A. en réaffirmant toujours, dans sa production théorique et dans sa clinique, la formation reçue de Lacan, qui avait fait de lui véritablement un analyste, sans avoir été ni son analysant ni son contrôlé. Serge Leclaire, François Perrier, Maud Mannoni restèrent ses amis ; Donald Winnicott, pour sa part, donna chez lui un séminaire lors d'un séjour à Paris.

Son souci, sa vie durant, fut de faire passer aussi bien les mots de Freud dans l'agencement intime où ils se trouvent dans le texte original et dans la trame de sa vie que la permanence de sa doctrine, de sa Lehre, selon lui indépassable par aucune théorisation métapsychologique nouvelle, aussi pertinente fût-elle. D'où son travail de lecture de Freud, exemplaire à plus d'un titre, pour faire entendre ce que ses mots, traduits en français ou en anglais, laissent irrémédiablement échapper, et restituer avec leur sens, le tranchant sans lequel il n'est plus de psychanalyse qui mérite ce nom. Du temps de son compagnonnage avec Lacan, il découvrit aussi, pour des générations d'analystes, dans un travail sur Ferenczi devenu une référence, la profondeur et l'étendue de la contribution de celui-ci à la création freudienne de la psychanalyse, bien au-delà de la courte période où son désir de guérir l'égara, le menant à s'éloigner théoriquement du maître.

Profondément juif, et profondément laïque, se définissant lui-même avec les mots de Freud : « juif infidèle », il ne dédaignait pas, bien au contraire, puiser dans les sources bibliques, et tenait la psychanalyse non pas pour une histoire juive, mais comme le dernier éclat que le monothéisme juif, sur son versant messianique, avait donné à la pensée. Il était fidèle, profondément, comme Freud, à son peuple, à la tradition que prirent dans le monde juif les Lumières, à la psychanalyse vécue comme une aventure où l'analyste s'engage, avec son analysant, dans une expérience où le seul gage, pour le premier, de l'analytique de la rencontre, est qu'il ne connaisse pas d'avance le terme du voyage.

Lacanien au sein d'une I.P.A. où l'enseignement de Lacan est autant désiré que difficilement assimilable, il resta le dépositaire d'une histoire du freudisme, de ses trouvailles et de ses égarements que la figure de Lacan et la portée immense de son enseignement risquent de faire oublier.

Fier de sa solitude, porteur d'un malentendu dont il aiguisait à l'envi les contours, son nom incarne le lieu énigmatique et peut-être impossible non pas d'un simple dialogue ou de visites de courtoisie, mais des vraies retrouvailles des deux courants séparés de l'histoire du freudisme.

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Écrit par :

  • : psychanalyste, ancien professeur adjoint de l'université de Buenos Aires

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  • Élisabeth ROUDINESCO
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Pour citer l’article

Hector YANKELEVICH, « GRANOFF WLADIMIR - (1924-2000) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/wladimir-granoff/